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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

15 May

L’Europe que nous voulons, au risque de la démocratie (2/2)

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE

L’Europe que nous voulons, au risque de la démocratie (2/2)

4. Y a-t-il un sens de l'Histoire?

 

Face à ces inquiétudes, dont certaines sont légitimes, et face aux revendications fascistes pour un repli national, la réponse fournie laisse perplexe: « Sortir de l’Europe, ce serait sortir de l’Histoire. »… Dans le discours du Président de la République, les deux références à l’Histoire ne se situent manifestement pas au même niveau. La première est de l’ordre du constat et sert à faire le rappel d’une réalité passée. La seconde, en revanche, est de l’ordre de l’injonction; elle sert à justifier l’état présent de l’Europe et à prédire son avenir. De sorte que cette double référence introduit dans le discours un troisième terme, jamais clairement nommé, mais pressant et même menaçant: la contrainte de l’évidence logique, le refus de toute alternative possible. Parce que l’Histoire passée fut un horrible cauchemar à l’échelle d’un continent, et parce que l’Histoire contemporaine pousse les peuples à unir leurs forces et à faire converger leurs économies, alors il est inconcevable de refuser l’Europe telle qu’elle est.

 

Pour ma part,  j’ignore s’il existe un sens de l’Histoire ni, s’il existe, en quoi il consiste et dans quelle direction il est supposé nous entraîner: « Pour la philosophie, le fait premier n’est pas le destin, l’énergie, les passions des peuples et, conjointement, la bousculade informe des événements. Le fait premier pour la philosophie est l’Esprit même des événements, l’Esprit qui les a produits, car c’est lui l’Hermès, le conducteur des peuples. ». (Hegel, La raison dans l’Histoire, 1837, traduction K. Papaioannou, Paris, UGE, 1965, coll. 10/18). Existe-t-il, comme le veut Hegel, un Esprit absolu et transcendant, qui serait situé au-delà du monde mais qui gouvernerait le monde, qui lui assignerait à la fois une destination et une signification (il est utile ici de rappeler que le mot sens, en français, se dit en deux sens…)? L’Histoire est-elle gouvernée par une Raison universelle, qui va en s’incarnant dans les événements et dans les hommes (souvent même à l’insu de ces derniers), en progressant vers la réalisation d’un Idéal (le règne de la liberté), tout en se jouant des conflits et des  passions humaines? 

Pour ma part, j’incline à penser plutôt du côté de chez Marx.  Or,  nous dit-il: « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. ». (K. Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, Préface (1859), Etudes Philosophiques, Editions sociales, 1974). Pour saisir le sens de l’Histoire, il faut partir des conditions matérielles dans lesquelles les hommes ont à vivre concrètement, ainsi que des rapports de force qui structurent la société. La prise de conscience de ces éléments aliénants est la condition indispensable pour pouvoir procéder ensuite à une transformation de la société, en vue d'un progrès pour tous: celui de la liberté et de justice. Pour Marx, ce sont les hommes qui font l'histoire. La conscience qu'ils ont d'eux-mêmes est déterminée par le type d'organisation des rapports sociaux. Dans toutes les sociétés, en effet, il existe un ordre établi, qui assigne à chaque individu son rang, sa place (esclave ou homme libre, brahmane ou intouchable, aristocrate ou paysan, homme ou femme...). L'ordre social, consacré par la tradition, par les autorités politiques et les autorités religieuses, finit par être considéré comme "naturel", immuable voire sacré, alors qu'il n'est bien entendu que pure institution humaine. Il n'empêche qu'il est intériorisé par la conscience, laquelle appréhende le monde à travers le filtre déformant et aliénant de l'idéologie dominante. Combien d'hommes et de femmes ont vécu, souffert et sont morts sans même imaginer qu'un autre monde que le leur était possible? De ce point de vue, les révolutions dans l'histoire, en renversant l'ordre ancien pour instituer un ordre nouveau, tendent à montrer que les hommes sont les acteurs de leur histoire, et qu'ils peuvent se libérer des chaînes dans lesquelles ils étaient maintenus. La liberté suppose que la conscience s'éveille à elle-même et au monde, qu'elle commence par identifer les formes de l'aliénation afin de pouvoir s'en s'affranchir. La liberté n'existe pas d'abord; elle se conquiert de haute lutte.

S'agissant de l'Europe, qui décide du "sens de l'Histoire"? Les experts de la technocratie ou les citoyens des nations européennes ?

 

5. L’Europe a-t-elle peur de la démocratie ?

 

« Encore une fois, nous dira-t-on,  vous refusez aux peuples la possibilité de choisir. Il faudrait tout accepter ou tout refuser, ce serait l'Europe ou le chaos. Eh bien, non! Les Français peuvent décider et imposer souverainement leur préférence. Car il n'y a pas qu'une seule Europe possible. L'Union n'est pas une obligation. Elle laisse les nations libres.».

 

A  quelles conditions pourrait-on construire une Europe démocratique et prospère, une Europe des nations libres de décider et de prendre leur destin en mains? La question appelle une réponse simple en apparence: la liberté appelle la liberté. Car il faut d’abord la supposer comme possible pour la faire advenir ensuite dans la réalité concrète, effective des institutions démocratiques. Or, l’Histoire (encore elle !) nous enseigne que l’occasion a été donnée au peuple français de décider et d’imposer sa souveraine préférence. C’était en 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen. Au terme de vifs débats partout dans le pays, et avec un taux record de participation aux élections, le peuple Français a fait connaître sa décision. Un « non » retentissant. Et puis, d’autres peuples d’Europe ont également osé dire « non » à l’Europe qu’on leur proposait. Non que la voix du peuple hollandais ou que celle du peuple irlandais ait moins d’importance que celle du peuple français. Mais s'agissant de la France et de l’Allemagne, de deux nations qui se sont, dans le passé, si cruellement affrontées et qui, aujourd’hui encore, constituent le cœur de l’Europe, il eût été assez avisé de se demander en haut lieu pourquoi le peuple français avait dit non à ce traité constitutionnel européen.  Un non qui aurait dû rester sans appel et sans recours possible, conformément aux principes fondateurs de la démocratie. De même, qu’il aurait été avisé de s’interroger comment on allait pouvoir continuer à construire l’Europe, mais cette fois avec le consentement des peuples…

 

Dès lors, comment s'étonner que le peuple français se détourne de l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui?

 

Quelle urgence plus urgente et plus prioritaire et plus souveraine que l’expression de la volonté des peuples fut invoquée, par ceux qui savaient mieux que les peuples ce que les peuples avaient vraiment voulu dire? L’Histoire aura-t-elle gardé en mémoire les principes ayant servi à légitimer une souveraineté obscure placée au-delà de la souveraineté manifeste des nations? L’Histoire sans doute retiendra que le traité de Lisbonne– en vérité, un traité simplifié qui ne nécessitait pas de passer par un référendum - fut ratifié deux années plus tard, par les représentants du peuple français. Mais sans l’accord du peuple français. Une constitution donc, mais non ratifiée par le peuple en qui réside la souveraineté? Ce jour-là, il me semble que l’Europe a raté une occasion historique de se construire démocratiquement, c’est-à-dire politiquement.

 

Ce déni pur et simple de démocratie pousse la plupart des citoyens à se détourner de l’Europe, laquelle prétend se construire pour eux mais sans eux et qui, objectivement, fait le jeu des partis extrêmes. Si les parlementaires peuvent décider en lieu et place des citoyens, de deux choses l’une : ou bien le peuple ne sait pas ce qui est bon pour lui, et il est alors nécessaire que d’autres (plus clairvoyants, plus compétents) décident à sa place ; ou bien, c’est dans le peuple que réside la souveraineté dans une démocratie (son verdict est alors sans appel), et les hommes qui prétendent substituer leurs diktats à l’expression du suffrage universel ne sont alors que des imposteurs.

 

Bien sûr, la crise économique ébranle la construction européenne. Mais je soutiens que ce déni de démocratie la mine plus gravement encore, car elle affecte la confiance que les peuples devraient pouvoir placer dans  leurs représentants et dans leurs gouvernants. Ce déni de démocratie demeure semblable à une tache indélébile sur le front de l’Europe et que les années n’effacent pas, ni non plus les promesses de la prospérité et de l’économie marchande. La colère gronde et le fascisme gagne du terrain aux quatre coins du continent. Est-il encore temps de poser et de chercher à résoudre la question par laquelle il aurait été souhaitable de commencer : vers quel destin commun les peuples d’Europe veulent-ils aller, et selon quelles modalités politiques? Une fédération des Etats d’Europe peut-elle se concevoir ?

 

6. Le vote blanc.

 

Lors des prochaines élections européennes auxquelles on m'exhorte à participer, je voterai blanc. Résolument blanc. Je suis pacifiste, et je ne veux pas de nouveau faire la guerre contre les Allemands, ni revenir au franc, au zloty et au mark, ni au Maréchal Pétain ni à la barbarie. En revanche, je n’imagine pas de cautionner une institution qui a si bien montré qu’elle pouvait se passer de l’avis des électeurs.

 

Le blanc dit-on, n’est pas une couleur. Et de fait, il ne se confond ni avec le rose ni avec le bleu, pas plus qu’avec l’orange, le vert, le rouge, le brun ou le noir. Et c’est heureux ! Le vote blanc est l’expression d’un non discipliné, conscient de sa force comme de sa faiblesse, respectueux des institutions sans en être la dupe pour autant. Il  s'impose dans le jeu duquel on prétend l'exclure (la libre expression d’une voix dans le jeu démocratique) et refuse celui dans lequel on voudrait l’enfermer (l'abstentionnisme, soit une coupable complicité par défaut). Le vote blanc est, avant tout, l’expression d’une opiniâtre résistance.

 

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Cannelle 21/05/2014 12:01

Pas d'accord sur la fin . Le vote blanc n'est pas une bonne idée parce qu'il compte pour rien. Il laisse donc la place soit aux personnes en place, soit aux éventuels nouveaux élus (pour lesquels vu les divers sondages on peut manifester qqes signes d'inquiétude...). Le vote blanc ne résiste pas, il ne résiste à rien, il sera noyé dans la masse de l'abstention et comme à chaque "mauvais scrutin"(mauvais dans le sens où la participation est si faible que le scrutin ne représente plus grand chose) -surtout proportionnel- seront élus les qqes candidats qui auront fait les meilleurs scores mais qui ne représenteront pas grand chose en terme de nombres de voix. S'il fallait militer pour qqchose alors je penserais plutôt à instaurer un vote obligatoire partout en europe. Et chaque nouvelle élection européenne devrait se dérouler le même jour dans les mêmes conditions (ce qui n'a pas été le cas en 2005 pour le referendum qui a montré surtout à quel point chaque pays tient à ses modes de scrutins nationaux si différents les uns des autres pour un vote européen! échec à la clé). Si les futurs élus sont ceux qu'on entend le plus souvent (ou alors je n'ai pas de chance et je tombe toujours sur le FN et le front de gauche) alors on peut s'inquiéter..Que feront ces braves gens qui donnent une vision simpliste de tout, quand ils seront au parlement et iront vaguement pointer pour toucher leurs indemnités et refuser tout systématiquement? Comment pourront-ils voter au sein d'une institution qu'ils veulent détruire?Combien de temps cette institution- certes imparfaite -résistera-t-elle remplie de ces divers anti européens? Les extrêmes pourront de nouveau s'associer et trouver de nouveaux boucs émissaires en annonçant "rétablir l'ordre". Désolée, je préfère le désordre européen à l'ordre national . Et l'histoire toute simple (sans devoir de mémoire ou autre, sans y chercher un sens, une direction) suffit pour comprendre que les extrêmes s'épanouissent sous la crise, mais qu'à cela il faut résister...en votant contre eux et pour un parti modéré .

Daniel Guillon-Legeay 22/05/2014 21:21

Chère Cannelle

Merci de me proposer un commentaire aussi circonstancié. Je constate que nous ne sommes effectivement pas d’accord sur la conduite à tenir à l’approche des élections. Vaut-il mieux défendre des principes ou faire preuve de réalisme ? Car au fond, c’est sur ce point que réside notre désaccord. Commençons donc par nous mettre d’accord sur notre désaccord…

Tu admets que le vote blanc signifie quelque chose, qu'il participe du principe fondateur et structurant de la démocratie, à savoir l'expression du suffrage universel. En revanche, tu lui reproches sa faiblesse, dès lors qu'il se trouve opposé aux votes des extrêmes et, tout particulièrement, à la montée du fascisme. Je vois que, sur ce point, nous sommes d'accord : certes, tous les votes ont la même valeur et que, c'est l'abstention qui est coupable. Car le vote extrémiste reste un vote, que cela nous plaise ou non.

Reste le poids du vote blanc. Je t'accorde qu'il est bien faible, et même doublement faible: d'abord parce que les partis démocrates dits "de gouvernement" ne le prennent jamais en considération (c'est en soi un vrai problème); ensuite, parce que ce sont assurément les votes fascistes vociférants et tonitruants qui risquent fort de dominer ce scrutin. Je suis d’accord avec toi, bien sûr : ces votes sont purement négatifs. Ils ne proposent rien d'autre que le repli, le sectarisme, voire "la préférence nationale". Dans ce cas de figure, le réalisme voudrait que l’on opte pour un vote déterminé, qui soutienne les partis dits de gouvernement. J'en ai bien conscience...

Seulement, nous avons tous en mémoire d'autres scrutins récents (certes, pas à l'échelon européen) où le chiffon rouge du fascisme a été agité pour mieux orienter le vote des électeurs (c’était aux élections présidentielles de 2002). De même, le vote de 2005 (pour le traité constitutionnel) qui a été purement et simplement disqualifié. Et, à chaque fois, sans que la classe politique ne juge nécessaire de se remettre en question (une fois les suffrages exprimés et le moment de stupeur passé, elle continue de faire comme s'il ne s'était rien passé, ce qui est un comble!), et encore moins de rebondir et de proposer un autre débat sur l'Europe.

Mais alors, si ni le débat démocratique ni le taux élevé de participation aux élections ne changent rien, que reste-t-il aux citoyens pour se faire entendre? L'idée d'un vote obligatoire, institué le même jour partout en Europe, voire le projet politique d'instituer une Europe fédérale auraient le mérite de replacer l'Europe au centre du débat politique et de faire avancer le processus de prise de conscience générale. Car l'Europe, ce n'est pas rien. Mais sans les peuples, elle reste sans force et sans crédit.

Non, assurément, je ne veux ni le désordre européen ni le désordre national, car ce sont là deux façons de condamner l'Europe à court ou à moyen terme. D’un côté, le nationalisme ne peut conduire qu'au déclin des nations, et c'est évidemment une impasse, à l'ère de la mondialisation. De l’autre côté, le manque de démocratie ne peut conduire qu'à l'affaiblissement de l'Europe, faute d'un projet fédérateur capable de renforcer la participation et l'union des peuples. L'absence hallucinante de débat sur l'Europe lors de cette campagne est un indice qui -hélas!- montre assez que l'Europe ne fonctionne pas sur le plan politique. Et l'ensemble de la classe politique ne peut pas s'exonérer de sa lourde responsabilité dans un échec d’une telle ampleur. Il serait vraiment temps qu'elle réagisse!

Voilà pourquoi je maintiens mon idée d'un vote blanc.

Donc, rendez-vous devant le bureau de vote?

Amicalement

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