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Blog de Daniel Guillon - Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

15 Apr

Le coronavirus une tragédie pour les vivants, mais une chance pour l’humanité ?

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #Bonheur, #Coronavirus, #Démocratie, #Education, #ETHIQUE, #Liberté, #POLITIQUE, #Philosophie, #Vérité

Le coronavirus une tragédie pour les vivants, mais une chance pour l’humanité ?

 

Nos croyances défaites

 

La pandémie de coronavirus qui sévit de par le monde touche chacun d'entre nous au cœur de nos amours et de nos croyances, individuellement et collectivement.

 

Au cœur de nos amours, d’abord. Emporté déjà tel parent, ami ou voisin, et demain, hélas, tel ou tel autre que nous ne reverrons plus !

 

Au cœur de nos croyances, ensuite. En premier lieu celle, illusoire mais tenace, que nous nous faisons de notre indestructibilité (voir mon article précédent : Le divertissement au temps du coronavirus ). En vérité, la différence entre croyants ou athées nous importe peu, car nous sommes tous logés à la même enseigne. Au bord de la tombe, que regretterons-nous vraiment ? La fluctuation du cours de nos actions en bourse ? La dernière émission télévisée animée par un énergumène ignare et vulgaire ? Le résultat de tel match de foot en ligue des champions ? Ou, au contraire, le souvenir des belles personnes que nous avons rencontrées durant notre existence et qui nous ont accompagné durant notre séjour sur la terre ? Avons-nous su aimer ? Avons-nous été aimés ? Quels regrets viendront nous hanter au souvenir de nos désirs demeurés insatisfaits ? Et quels remords viendront nous tourmenter au souvenir d’actes que nous ne pardonnons pas d'avoir commis ? Là sont les vraies questions en effet.

 

Il n’est pas de solidarité sans responsabilité

 

La pandémie remet en question la croyance selon laquelle nous serions suffisamment protégés par un système de santé et de sécurité sociale (celui-là même que le monde entier est supposé nous envier). Sans être tout à fait fausse, cette dernière se heurte pourtant contre l’écueil de la dure réalité, celle des hôpitaux sous-équipés et des personnels soignants en sous-effectifs, alors même que nous vivons dans l’une des plus grandes puissances mondiales.

 

Du haut de leur balcon, chaque soir, les idiots applaudissent les personnels soignants comme des héros. J'entends bien qu'il s’agit là d’un geste symbolique à l'égard des personnels soignants dont le courage et l'abnégation au quotidien forcent le respect et l’admiration. Pour ma part, je trouve qu’il ressemble un peu aux acclamations de la plèbe saluant, jadis, l’entrée des gladiateurs dans l’arène : vous qui risquez de mourir en soignant les malades, nous vous saluons ! De surcroît, il occulte les vraies questions, à savoir celle des missions et celle de la solidarité nationale. De par leur mission, les personnels soignants se trouvent effectivement placés en première ligne du combat contre la pandémie, et cela dans des conditions insoutenables. Mais, faut-il le rappeler, les personnels soignants se dévouent en permanence à leurs patients, corps et âme, de jour comme de nuit, en temps de crise comme en temps ordinaire. Et cela dans l’indifférence générale. À l’ordinaire, on se soucie moins des chirurgiens qui réparent des cœurs, des professeurs qui instruisent nos enfants, des éboueurs qui ramassent nos ordures que des clubs de football dépensant des sommes faramineuses pour acquérir des joueurs de talent...

 

Vient ensuite la question de la solidarité. Par définition, elle consiste dans le lien qui unit les plus forts aux plus faibles, les plus avantagés aux plus démunis en vue de rendre le groupe plus solide. Elle requiert un engagement, un sens de la responsabilité collective et de dépendance réciproque à l’intérieur d’un groupe. Cet engagement se traduit par des actes, non par des gestes symboliques. En l’occurrence, quand ces mêmes personnels soignants ont donné l’alerte sur l’état de grave délabrement de notre système de santé en manifestant massivement dans les rues, ont-ils le soutien massif dont ils avaient besoin pour contraindre le gouvernement à débloquer les fonds nécessaires, comme il le fait aujourd’hui pour soutenir nos entreprises, en vue de ramener  notre service public de santé à un  niveau de fonctionnement satisfaisant, à défaut d’être optimal ? Si tel avait été le cas, nous n’en serions sans doute pas là aujourd’hui : une nation entière démunie, des semaines durant, de masques, de tests, de gels hydroalcooliques, de respirateurs en nombre suffisant. Or, si demain, le gouvernement décidait d’augmenter de 25 % les impôts pour rémunérer à leur juste valeur le travail des personnels soignants et améliorer les équipements dans les hôpitaux et les maisons de retraite, ceux-là mêmes qui applaudissent aujourd’hui du haut de leur balcon applaudiraient-ils encore demain avec autant de ferveur ? Il est permis d’en douter… Là est pourtant la vraie question de la solidarité.

 

Des grandeurs d’institution

 

Malmenée encore notre croyance dans les grandeurs d’institution comme dit Pascal ; gouvernants, experts et journalistes s’expriment dans les médias, à longueur de journée, s’efforçant de dissimuler, non sans peine et plutôt en vain, leur impuissance à prévoir le proche avenir et à contrôler la situation. Pire encore si l’on songe que nos gouvernants ont maintenu les élections locales et incité les électeurs à se rendre aux urnes, alors même que la pandémie s’était introduite sur le territoire national, et quelques heures seulement avant d’imposer les mesures de confinement général à l’ensemble du pays ! De ce forfait, ils vont devoir bientôt s’expliquer en rendant des comptes à la nation.

 

Certes, comme le souligne ironiquement Pascal « il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il faut y obéir parce qu’elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu’ils sont justes, mais parce qu’ils sont supérieurs. Par là, voilà toute sédition prévenue si l’on peut faire entendre cela, et que c’est proprement la définition de la justice [1] ».

 

Mais partout la colère gronde dans ce pays, et s'accroît la désespérance aussi, face aux injustices de plus en plus fortes et aux lois imposées avec brutalité. Cette colère peut revêtir des formes diverses (comme en attestent le mouvement des Gilets jaunes, celui des Stylos rouges, les manifestations des magistrats, les suicides d'agriculteurs, de policiers ou d' enseignants), des formes diverses, récurrentes, voire incontrôlables. Mais comment ne pas voir qu’elles remettent sérieusement en question le mode de management et de communication qui, depuis des années, tient lieu de gouvernement politique, au mépris des citoyens et de l’intérêt général, au bénéfice d’une classe politique soucieuse de se maintenir au pouvoir et inféodée aux exigences du néolibéralisme ?  En reprenant à mon compte la phrase ironique de Pascal sur l’injustice, tout en renversant sa visée, je ne crains pas d’affirmer que ces lois sont injustes, qu’elles menacent notre démocratie et brisent notre pacte républicain. L’indignation est une option qui peut et doit conduire à de nécessaires réformes en profondeur de notre modèle économique et de notre régime politique.

 

Du règne de l’individualisme à l’invention de solidarités nouvelles

 

Cette pandémie est l’occasion pour tout le monde - et pour le monde entier - de revenir à l’essentiel. Les êtres humains redécouvrent une force de vivre et de créer que la société d’abondance et de spectacle leur avait fait avait oublier. Les uns et les autres se consacrent à leur famille, à leurs proches, à la pratique du sport, du yoga, de la méditation, du jardinage de la lecture, de l’écriture, de conférences accessibles via Internet... Bref, ce sont là mille et une façons de revenir à soi, à l’essentiel.  Nous est offerte l'occasion de redécouvrir combien nous avons besoin de peu pour vivre bien :  de la nourriture, de l’eau, un abri, des vêtements, des soins médicaux, du mouvement, pour les besoins du corps ; des relations sociales, de l'amour, de l’amitié, de la reconnaissance  et de la culture, pour les besoins de l'esprit. « Du pain et des roses » comme le disait si justement Karl Marx.

 

Il est loisible d’observer aussi que cette crise réveille - voire qu’elle révèle - les ressources extraordinaires de résilience et d’inventivité que nous possédons, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif. Les humains font l’épreuve de la résilience, de cette capacité à se relever et à revivre après avoir subi des traumatismes graves : des cellules d’écoute psychologique aux gestes de solidarités qui se multiplient partout dans les quartiers et sur les réseaux sociaux, l’individualisme se trouve battu en brèche et le sens du collectif s’impose à tous comme une évidence. Ils redécouvrent en même temps le sens des vraies valeurs, en particulier celle du travail. Ainsi, ils s'aperçoivent que, par leur travail et leur dévouement, les médecins, les infirmières, les chauffeurs de camions, les professeurs, les éboueurs, les postiers sont infiniment plus utiles à la vie d’une nation que des footballeurs ou des animateurs de plateaux de télévision. L’idéologie libérale et la société du spectacle nous faisaient jusque là marcher sur la tête. Désormais, chacun sait à quoi s’en tenir sur ce qui fait qu’une nation arrive à tenir debout face à une crise majeure …

 

De résiliences en résistances

 

De même se trouve remise en question notre croyance dans la toute-puissance du marché mondial. Nous voyons ses promesses mirifiques s’évaporer comme l’eau dans le sable du désert, et ses effets réels dévaster les ressources de la nature jusqu’au point de non-retour. Le capitalisme, système de prédation impitoyable et d’exploitation effrénée des ressources naturelles et du travail des hommes, risque d’être mis à mal par la pandémie de coronavirus. Car nous ne pourrons plus continuer à produire et consommer comme nous l’avons fait durant ces dernières décennies. Cette crise sanitaire planétaire risque d'entraîner une crise économique mondiale, sans compter que nous n'avons pas sérieusement commencé à répondre à l'urgence climatique ; de telle sorte que, par un effet quasi mécanique, les inégalités vont encore se creuser plus durement que jamais. Il faut à ce sujet nous souvenir de cette parole d’indignation de Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « Il est manifestement contraire à la Loi de Nature, de quelque manière qu’on la définisse, qu’un enfant commande à un vieillard, qu’un imbécile conduise un homme sage, et qu’une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire[2] »... Il ne fait aucun doute que l’institutionnalisation de la propriété privée est depuis des siècles, et reste encore aujourd’hui, la véritable cause de l’inégalité parmi les hommes (voir mon article sur la perfectibilité). Par le travail et l’oppression qu’elle met en place et qu’elle légitime, elle est à l’origine des inégalités parmi les hommes. Certains passent leur vie à travailler et ne récoltent que la misère, tandis que d’autres vivent dans l’oisiveté et jouissent de richesses et de privilèges exorbitants. Les actionnaires vont devoir désormais trouver d’autres moyens de s’enrichir... Ce n’est donc pas la nature qu’il faut incriminer, c’est la société qu’il faut réformer.

 

La réappropriation collective des communs

 

La pandémie de coronavirus met à nu les vieilles croyances qui servent de soubassement à ce monde qui se prétend moderne. Elle révèle toutes sortes d’impostures, de privilèges d’injustices. Ce vieux monde a vécu, et déjà, de nombreuses voix s’élèvent pour concevoir et réclamer la mise en place une gestion des communs : l’eau, l’air, les rivières, les forêts, Internet... La notion n’est pas nouvelle. Déjà, le droit romain avait forgé ce concept des « res publicae » (d’où vient le terme de République), à savoir le domaine public (opposé au domaine privé), tels que les fleuves navigables ; ce même droit romain avait aussi établi le concept connexe de « res communes », littéralement les « biens communs » : ce qui appartient à tous, ce que nul ne peut s'attribuer au détriment d'autrui. Par exemple, les rivages, les mers, les océans...

 

Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers de cette notion d’économie politique apparue en Angleterre au cours du 18ème siècle, je les renvoie à cette définition des « communs » qui se trouve dans l’article de l’encyclopédie Wikipédia consacré à cette notion : « Par commun, on désigne  une ressource partagée, gérée, et maintenue collectivement par une communauté ; celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser cette ressource tout en fournissant la possibilité le droit de l'utiliser par tous. Ces ressources peuvent être naturelles : une forêt, une rivière ; matérielles : une machine-outil, une maison, une centrale électrique ; immatérielles : une connaissance, un logiciel. Le terme « communs » dans la théorie économique moderne en est venu à désigner une ressource naturelle ou culturelle accessible à tous les membres d'une société : air, eau, terres habitables »... Voilà pour la définition : voyons maintenant les enjeux : « Les communs impliquent que la propriété n'est pas conçue comme une appropriation ou une privatisation mais comme un usage ce qui rejoint la notion de possession de Proudhon dans « Qu'est-ce que la propriété ? ».

 

On le voit, la question est indissociablement économique et politique. Elle nous est collectivement posée : de quelle façon et à quel prix voulons-nous assurer notre sécurité, nous réapproprier notre patrimoine et garantir notre indépendance économique en vue de préserver notre souveraineté politique ? 

 

Vers un monde nouveau ?

 

Je ne me fais guère d’illusion sur la nature humaine ; dès que les mesures de confinement seront levées, la propension spontanée à la jouissance effrénée et à la consommation démesurée reviendra s’imposer avec la même frénésie et la même violence qu’hier.

 

Néanmoins, on pourrait voir dans cette pandémie de coronavirus l’occasion pour les citoyens et citoyennes du monde l’opportunité de congédier toutes ces croyances dans le productivisme, la surconsommation. Mais cela suppose un changement radical de nos conceptions en matière d’économie et de politique, et d’une réforme en profondeur de nos institutions. En l’occurrence, une autre manière de concevoir le rôle de l’État pour garantir la souveraineté nationale en matière de communs, et plus largement des biens et des infrastructures indispensables à l’autonomie du pays pour assurer la satisfaction de ses besoins vitaux ; écoles, hôpitaux, autoroutes, agriculture, transports, énergie, industrie... En somme, ce qui possède un caractère d’intérêt vital pour la nation. La question de l’indépendance et de la souveraineté de notre pays est à ce prix.  

 

Le coronavirus une tragédie pour les vivants, mais une chance pour l’humanité ?  Oui, je le crois. Mais une chance dont les citoyens doivent s’emparer collectivement. Ici et maintenant.

 

 

[1] Blaise Pascal, Pensées n° 327, Injustice (édition Brunschvicg).

[2] Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754)

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