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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

13 May

Le latin et le grec, extrêmement autres, incroyablement nôtres.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #Latin-Grec, #POLITIQUE, #Humanités classiques, #Yourcenar, #Hadrien, #JPVernant, #iPhilo

Temple du Theseïon, Athènes, printemps 2007 (photo DGL)

Temple du Theseïon, Athènes, printemps 2007 (photo DGL)

 

 

1. Né sous le ciel bleu d’Athènes.

 

Je suis né sous le ciel bleu d’Athènes, au pied de l’Acropole, il y a deux mille six cents ans de cela. J’ai grandi ensuite à Rome, sous le règne de l’empereur Hadrien. Mon histoire peut vous paraître invraisemblable. Pourtant, elle est vraie, du moins si l’on s’avise que « le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres »[1]. Après un grave accident, il arrive que le corps mobilise des ressources infinies et qu’il renaisse à la vie. Il en va de même pour de l’esprit ; son cours suit des méandres mystérieux, invérifiables et imprévisibles.

 

Adolescent, je connus la chance d’étudier le latin, puis le grec. A cette époque - pas si lointaine -,  il était généralement admis, contre toute démagogie, que pour suivre des études, il fallait posséder de manière avérée des aptitudes et des qualités, tant sur le plan moral intellectuel que sur le plan moral : le désir de connaître, le goût pour l’abstraction, la patience et l’humilité des commencements, le respect de l’autorité des maîtres, la persévérance dans l’effort, la rigueur dans le travail et, plus que tout, le courage de s’aventurer loin des certitudes acquises.

 

Je me souviens très nettement du ravissement qui s’empara de moi, à mon premier cours de grec, « lorsque j’essayai pour la première fois de tracer ces caractères d’un alphabet inconnu : mon grand dépaysement commençait, et mes grands voyages, et le sentiment d’un choix aussi délibéré et involontaire que l’amour ».[2] Ce fut une révélation. J’entrevoyais soudain la beauté de cette langue, celle d’Homère, d’Esope, de Socrate, de Platon, de Démosthène, d’Epicure, de Lysias… Elle avait la réputation  d’être obscure et austère; je la trouvai lumineuse et savoureuse. Je la croyais totalement étrangère ; elle se révéla étrangement familière. « J’ai aimé cette langue pour sa flexibilité de corps bien en forme, sa richesse de vocabulaire où s’atteste à chaque mot le contact direct et varié des réalités, et parce que presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec ».[3] Le latin, je dois l’avouer, n’avait pas produit sur moi un pareil effet: ses déclinaisons, la précision et la complexité de sa syntaxe me déroutaient et me plongeaient souvent dans le désarroi. Et puis, d’autres raisons, qui ne tenaient pas à la langue, m’empêchaient de me consacrer à son étude autant qu’il l’eût fallu. Il n’en demeure pas moins qu’au fil des années passées au contact des auteurs classiques, je prenais en retour la mesure de tout ce qui fait la complexité, la beauté et la richesse de la langue française, à travers ses innombrables emprunts au latin et au grec ; sa syntaxe, son vocabulaire, sa littérature s’éclairaient d’un jour nouveau. Cet effet de miroir m’apparaissait comme réellement fascinant ! Je n’ignore pas que, dans une large mesure, il en va de même pour l’étude de n’importe quelle langue étrangère (l’anglais, le chinois, l’espagnol, le persan, le wolof, le hindi,  le quechua, l’arabe …). Néanmoins subsiste une différence : ici, la différence repose sur la dissemblance, sur le contraste ; là, sur la ressemblance, sur la proximité. Car pour nous, le latin et le grec demeurent à la fois extrêmement autres et incroyablement nôtres.

 

Mails il y a plus encore. A mesure que je progressais, je découvrais une épaisseur du temps et de l’histoire que je n’avais jamais soupçonnée. Certes, je ne devins jamais ni un excellent latiniste, ni un parfait helléniste. Mais, entretemps, j’étais devenu un autre homme, désormais plus averti des choses du monde… et de moi-même. Cette connivence m’apaisait. Car même si je ne le comprenais pas clairement à cette époque, je découvrais en fait une partie de ma propre histoire : ce qu’il y avait de plus personnel en moi rejoignait ce  qu’il y avait de plus universel avant et hors de moi. L’une des raisons de ce paradoxe est que « le grec possède en lui ses trésors d’expérience, celle de l’homme et celle de l’Etat. Des tyrans ioniens aux démagogues d’Athènes, de la pure austérité d’un Agésilas aux excès d’un Denys ou d’un Démétrius, de la trahison de Démarate à la fidélité de Philopoemen, tout ce que chacun de nous peut tenter pour nuire à ses semblables ou pour les servir a, au moins une fois, été fait par un Grec. Il en va de  même de nos choix personnels : du cynisme à l’idéalisme, du scepticisme de Pyrrhon aux rêves sacrés de Pythagore, nos refus ou nos acquiescements ont déjà eu lieu ; nos vices et nos vertus ont des modèles grecs. »[4].

 

Tout naturellement, la  découverte de la philosophie - qui fut pour moi une autre source d’étonnement et de ravissement - allait me permettre d’approfondir (mais selon des voies différentes) bien de notions qu’il m’avait été donné d’approcher par l’étude du latin et du grec. La conjonction de ces deux voies allait déterminer le reste de mon existence. L’étude des langues et des civilisations anciennes m’avait initié aux vertus du cosmopolitisme et du voyage. Celle de la philosophie me confirma dans ma résolution d’apprendre à penser par moi-même, en m’appuyant sur la puissance éclairante du λόγος (Logos) qui, aujourd’hui encore, irrigue les fondements de notre civilisation occidentale : les mathématiques, la médecine, l’art, l’astronomie, la physique, le droit romain, l’histoire, la philosophie, la géographie, la littérature, la sculpture, la politique...

 

2. Le fleuve d’or de la mémoire.

 

Bien des années plus tard, devenu adulte et professeur de philosophie, je pus observer que les élèves – y compris certains récalcitrants - ne restaient pas insensibles au mystère de ces langues et de ces mondes qu’ils croyaient à jamais engloutis dans un temps mort et qui, pourtant, ressurgissaient devant leurs yeux. Il ne me fut, dès lors, guère difficile de leur faire acquérir les concepts avec lesquels la philosophie s’est constituée depuis ses origines et qu’elle nous a légués pour toujours. Aussi, chaque fois que je m’avisais « de tracer ces caractères d’un alphabet inconnu » sur le tableau, mes élèves s’empressaient-ils de les recopier avec maladresse dans leurs cahiers, pour ensuite pouvoir les arborer fièrement ! A commencer par le mot même de « philosophie » qui nous dit l’essentiel sur le projet fondamental de cette discipline: Φίλόσοφία, (philosophia), l’amour du savoir et de la sagesse. Le même terme de σοφία (sophia) désigne deux choses distinctes : le savoir théorique et la sagesse pratique ; or, il faut rechercher le premier lorsque l’on prétend viser la seconde. Seul le savoir peut nous aider à nous libérer de l’ignorance, de la superstition et de l’emprise des passions. La philosophie nous propose de développer en même temps - et indissociablement - un art de penser (sur le plan théorique) et un art de vivre (sur le plan pratique), dans un souci d’authenticité susceptible de nous affranchir  du monde extérieur, de la société, des traditions établies. C’est d’ailleurs en quoi elle est une entreprise de libération.

 

De même, la science et la philosophie ont une origine commune, à savoir l’avènement du λόγος (logos : parole, discours rationnel, étude, raison, cause). Entre le 7ème et 5ème siècles, autour de la Méditerranée (en Ionie, à Athènes, à Ephèse, à Syracuse, à Agrigente…) apparut une pensée rationnelle autonome qui finit par détrôner la toute-puissance du μύθος  (mûthos : le mythe, la croyance religieuse), engendrer le savoir rationnel et jeter les fondements de la démocratie. Désormais, ne serait plus tenu pour vrai que ce qui serait examiné, compris et approuvé par la raison. Les mystères de la religion, pas plus que l’arbitraire du pouvoir royal, ne résistèrent à une telle offensive. En poursuivant leurs investigations et leurs analyses critiques, les premiers penseurs contribuèrent ainsi à l’invention de la philosophie, des sciences et de la démocratie. Le rapport entre les trois ne va pas de soi. Pourtant, Jean-Pierre Vernant, avec clarté et précision, rend raison de ce rapport : « La raison grecque ne s’est pas tant formée dans le commerce humain avec les choses que dans les relations des hommes entre eux. Elle s’est moins développée à travers les techniques qui opèrent sur le monde que par celles qui donnent prise sur autrui et dont le langage est l’instrument commun : l’art du politique, du rhéteur, du professeur. La raison grecque, c’est celle qui de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d’agir sur les hommes, non de transformer la nature. Dans ses limites comme dans ses innovations, elle est fille de la Cité.» [5]

 

Avec mes élèves, c’était même devenu un jeu que de réciter certaines distinctions conceptuelles ainsi que certaines phrases canoniques, apprises par cœur après les avoir commentées ensemble. Pour ne donner qu’un seul exemple, venons-en à cette distinction capitale établie par Epictète aux premières lignes de son Manuel. Notons au passage que le terme latin « manuel » traduit le terme grec de εγχειρίδιοv ; or, ce dernier signifie à la fois « manuel » et « poignard ». L’idée suggérée ici est que l’un et l’autre se tiennent dans la main (χειρ : « cheir » : la main, que l’on retrouve dans « chirurgie » ou encore dans « chiromancie »), et qu’ils peuvent être utiles, l’un pour le salut de l’âme, l’autre pour la sauvegarde du corps. Précisément, Epictète nous enjoint d’établir en toutes circonstances la distinction suivante : Τῶν ὄντων τὰ μέν ἐστιν ἐφ' ἡμῖν, τὰ δὲ οὐκ ἐφ' ἡμῖν. En d’autres termes : « Parmi toutes les choses du monde, il y a celles qui dépendent de nous, et celles qui n’en dépendent pas ») [6]. Tout d’abord, il y a « τὰ ἐφ' ἡμῖν » (ta ephemin) : « Celles qui dépendent de nous  sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions ». Ensuite, viennent « τὰ οὐκ ἐφ' ἡμῖν » (ta ouk ephemin) : « Les choses qui ne dépendent pas de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions ». Les premières sont libres par nature, tandis que les secondes ne le sont pas. Or, si nous n’y prenons pas garde, si nous désirons contrôler ou posséder une chose qui n’est pas libre (modifier le temps qu’il fait, arrêter le temps qui passe, ou vivre dans un monde gouverné par la vertu...), nous nous condamnons inévitablement à être déçus, en proie au trouble, c’est-à-dire à vivre malheureux et dépendants. Cette distinction capitale, entre les événements et l’idée qu’il s’en fait, donne au sage une emprise sur le réel ; il l’accepte et s’y adapte au lieu de le subir. Deux mille ans après, je continue de penser que ce texte a gardé toute sa valeur et toute son efficacité, qu’il constitue précisément l’un des sommets de la sagesse humaine.

 

3. Veiller sur le dieu désarmé.

 

Le latin et le grec sont au fondement des langues et de la culture européennes, et loin de  n’être plus que des langues mortes, elles vivent au contraire de leur vie tenace, nolens volens (qu’on le veuille ou non). Et je vais même jusqu’à affirmer que les langues anciennes devraient figurer en bonne place dans tous les programmes des collèges et des lycées de France. La proposition peut paraître saugrenue, mais je n’en crois rien. Pour n’en dire qu’un mot, et très rapidement, on se sert volontiers de l’élitisme comme argument pour disqualifier l’enseignement du latin et du grec. Il est facile de prouver que cet argument n’est guère valable. Le latin et le grec n’ont pas, par essence, vocation à l’élitisme, pas plus que les mathématiques, et bien moins que les sciences de l’ingénieur. Pour autant, rien n’interdit de choisir telle ou telle discipline et de s’en servir à des fins de sélection. Aucune discipline n’est élitiste par nature, mais toutes peuvent le devenir par convention. Ainsi, les mathématiques, aujourd’hui, jouent le rôle sélectif qui, dans le passé, était dévolu au latin et au grec. Et dans un avenir proche, ce seront peut-être les compétences numériques qui viendront prendre la place des mathématiques dans cette course à la compétition, à la sélection, à l’élitisme. « O tempora, o mores !» (« Ô temps, ô mœurs ! »)[7] : dans toute société, les modèles et les priorités se redéfinissent au gré des époques. On remarquera cependant un fait d’importance: le latin et le grec structurent, informent et nourrissent la langue française, celle que tous les élèves parlent et doivent maîtriser au fil de leur scolarité, tandis que cette exigence ne s’applique pas au chinois ni aux sciences de l’ingénieur, par exemple. Dès lors, la conclusion me paraît évidente : au collège, il faudrait enseigner le latin et le grec à tous les élèves, sans exception possible ni distinction aucune, afin de les aider à maîtriser le français et à s’approprier une part essentielle de leur histoire et de leur culture. J’y vois là, pour ma part, une excellente façon de proposer un enseignement de qualité pour tous, et de réconcilier ainsi l’exigence de l’enseignement et l’égalité des chances.

 

On pourrait même étendre cette proposition à tous les pays européens, afin de revivifier le sentiment de notre appartenance à notre commune identité européenne. Dans l’esprit de l’humanisme de la Renaissance, comme dans celui des philosophes des Lumières, l’Europe est avant tout une entité intellectuelle et spirituelle, profondément enracinée dans la culture gréco-latine. Les penseurs grecs et latins se sont efforcés de penser l’homme comme maître de sa destinée. Or, plus que jamais, il importe de libérer les hommes des dogmes et de la religion, ainsi que des préférences nationales. L’enjeu excède le cadre de la réforme des programmes scolaires : il s’agit de l’avenir politique de notre nation, et de celui de l’Europe. Par conséquent, si l’on veut faire progresser durablement la construction européenne, je crois vraiment que l’enseignement obligatoire du latin et du grec peut y contribuer de façon active et forte.

 

Mais peut-être est-ce là un vœu pieux condamné par avance par le sens de l’histoire ?… Car, de plus en plus, nous nous tournons vers les technologies d’information et de communication, afin de nous préparer à la révolution du numérique qui avance à grands pas. Et, bien sûr, nous avons raison de le faire. Mais le souci de l’avenir doit-il nous dispenser de prendre soin de notre passé ? Non, car le latin et le grec font indéfectiblement partie de notre langue, de notre culture et, plus largement de notre histoire, de notre identité collective. Du passé, nous ne pouvons ni ne devons faire table rase, sous peine de courir au désastre de la pensée et de la culture. Car si « toute conscience est mémoire – conservation et accumulation du passé dans le présent - » et si « toute action est anticipation de l’avenir » alors, comme le dit très justement Henri Bergson, « la conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir. Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà la première fonction de la conscience.»[8].

 

Hadrien, l’empereur romain, est, plus que tout autre, conscient de l’immense héritage que la Grèce a légué au reste de l’humanité. Il regarde en effet cette culture « comme la seule qui se soit un jour séparée du monstrueux, de l’informe, de l’immobile, qui ait inventé une définition de la méthode, une théorie de la politique et de la beauté ».[9] Il se fit un devoir de relever les temples d’Athènes ayant subi les outrages du temps et de l’histoire (notamment l’Olympéion et le théâtre d’Hérode Atticus), et de rendre à cette ville une part de sa grandeur passée : « La Grèce comptait sur nous pour être ses gardiens, puisque enfin nous nous prétendons ses maîtres. Je me promis de veiller sur le dieu désarmé ». [10]

 

Comme l’empereur Hadrien, je suis tombé amoureux de cette culture grecque et romaine, de sa philosophie, de ses temples, de ses statues. Immanquablement, à chacun de mes voyages à Athènes, Delphes, Rome, Tivoli, Agrigente ou Ségeste, je ne puis m’empêcher ni de ressentir comme une émotion sacrée, ni de croire que, dans une mystérieuse fulgurance du temps passé, sous le ciel bleu d’azur et tout empli d’un calme alcyonien, je peux renouer avec ce moment unique de l’histoire, où « les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique  où l’homme seul a été. »[11].

 

Article remanié et publié sous le titre "Ce que je dois au latin et au grec": sur le site iPhilo: http://iphilo.fr/2015/05/15/ce-que-je-dois-au-latin-et-au-grec-daniel-guillon-legeay/

 

[1] Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Plon, 191, Gallimard /NRF, p. 39.

[2] Ibidem, p.40.

[3] Ibidem, p.40

[4] Ibidem, p. 41.

[5] Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, Paris, PUF/Quadrige, 1992, 5ème édition.

[6] Epictète, Manuel, §1, éd. Agora Pocket, 2010.

[7] Cicéron, Les Catilinaires.

[8] Henri Bergson, L’Energie spirituelle, 1919, PUF/Quadrige, éd. 1990, pp. 4-6.

[9] Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, p. 82

[10] Ibidem

[11] Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Carnet de notes des Mémoires d’Hadrien, p. 307.

Le latin et le grec, extrêmement autres, incroyablement nôtres.

Mise à jour du 10 janvier 2016

A plusieurs mois de distance de la publication de cet article, je reçois sur ma page Facebook le téoignage de Benjamin qui fut mon élève en classe de philosophie. Je l'en remercie vivement et suis heureux de publier son commentaire, ainsi que la réponse que je lui adresse.

Merci Benjamin !

DGL

Le latin et le grec, extrêmement autres, incroyablement nôtres.

Benjamin Sevestre ?!?! Je ne peux pas le croire! Je suis ravi de vous retrouver et de pouvoir enfin échanger avec vous. Laissez-moi tout d'abord vous dire que je suis touché par votre témoignage, et ravi d'avoir pu vous être en quelque chose utile, car vous faisiez partie de ces élèves "qui ont faim", et vous êtes le parfait exemple de tout ce que le latin, le grec et la philosophie peuvent apporter à un jeune être en construction. Ce que nos imbéciles d'énarques du ministère ne peuvent ni comprendre ni entendre !... J'ai beaucoup pensé à vous en écrivant mon article sur la défense du latin et du grec.... Si je puis donner un tour plus personnel à cette communication publique, sachez que, lorsque vous étiez mon élève, vous me tendiez miroir de l'élève que j'étais autrefois: comme vous, j'avais "faim" et les années lycée m'ont nourri durablement, et donné pour toujours le goût de l'étude et du voyage. Enfin, je garde un excellent souvenir de nos échanges au cours de notre voyage en Grèce: à Athènes, le Parthénon; à Delphes, le trésor des Athéniens, la Tholos; à Olympie, le stade et le merveilleux musée archéologique..... J'espère que nous aurons l'occasion d'échanger à nouveau ensemble. Je vous salue chaleureusement. DGL

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Isabelle Dignocourt 10/01/2016 13:47

Merci pour ce magnifique texte qui résonne en moi à chaque paragraphe... J'y ai retrouvé mon propre émerveillement à la découverte de ces deux langues lorsque j'étais moi-même collégienne puis lycéenne. J'y ai retrouvé mon acharnement à défendre les langues anciennes depuis le début de ma carrière. J'y ai retrouvé mon désir de voir l'enseignement de ces langues anciennes proposé à tous les collégiens dès la sixième... Et découvrir que vous aviez les mêmes pensées et les mêmes arguments me convainc encore davantage de poursuivre mon combat contre la réforme à venir qui, au lieu d'ouvrir ces connaissances à tous les élèves, en sonnera, à brève échéance, la mort inéluctable. Merci encore pour ce merveilleux article, véritable moment de grâce pour moi, dans la tourmente actuelle !

Guillon-Legeay Daniel 10/01/2016 14:34

Chère Isabelle,

Je vous remercie pour votre commentaire si personnel et si émouvant. Je suis ravi de constater que mon article résonne en vous avec une telle intensité. C'est dire le lien d'amitié - au sens aristotélicien de la philia - que nos modernes moyens de communication permettent d'engendrer entre des êtres qui ne se connaissent pas dans la vie réelle. C'est dire aussi le sentiment fort d'appartenance à une commune famille d'esprit et de sensibilité. C'est dit enfin que les technologies modernes ne sont pas incompatibles avec les humanités classiques, contrairement à l'idéologie imbécile et délétère que nos pédagogues et énarques du ministère veulent nous imposer au motif d'une nécessaire modernisation de l'enseignement et de la culture. C'est pourquoi il nous faut entrer en résistance par tous les moyens contre cette forme insidieuse de fascisme intellectuel. Bien à vous. DGL

STEIGER Paul 10/01/2016 12:54

Il est symptomatique de constater dans l'article que, s'il dit vrai sur le non élitisme par nature de la langue ancienne, et sur l'enrichissement que son étude apporte, il ne tire aucune conclusion politique de la suppression de son enseignement que la philosophie porterait, et qu'elle estimerait contraire à l'autorité de son propre entendement.(Après lecture sur Facebook)

STEIGER Paul 11/01/2016 11:15

Cher Monsieur,
Le symptôme n'est point pour vous, mais pour le constat, et vous n'êtes point malade, hors de ce fameux progrès que vous subissez, hélas comme beaucoup d'entre nous, et qui nous impose sa cruelle réalité, sa raison en étant l'affairisme, et la vénalité des Maitres que nous nous sommes donnés. La vertu, ce en quoi nous avons tenté de bâtir nos rêves, n'en possédait pas moins le progrès pour essence, mais l'idée, hors ce qui est, n'appartient qu'à l'infime du peuple, et n'est nourriture que pour cette exception. L'idée, et le philosophe que vous êtes le sait, ne nait pas de l'abondance des vivandiers, mais de leur absence. La tragédie (sic) est que, de l'abstraction au concept, et du concept à sa réalisation, le progrès s'est inscrit dans une objectivité satisfaisante pour le corps, et que l'âme, en repos, n'a plus que de fugaces émotions pour traces d'existence, lesquelles, dénuées de la possibilité de se combiner, sont stériles à jamais. Cette condition de notre nature, et de ses besoins, est un artifice absolu, et c'est le politique qui l'a construit, en contradiction avec cette autorité philosophique qui nous fait homme, libre et pensant, laquelle est l'entendement que j'évoque. Ma conclusion, certes lapidaire, et brutale, et qui demanderait d'autres développements, mais les philosophes qui vous lisent y pourvoiront : Dieu est mort. Le progrès l'a tué. Voila le mal dont certains souffrent. Vous avez dit symptôme ?
Respectueusement,

Guillon-Legeay Daniel 10/01/2016 15:24

Cher Paul,


Je crains de ne pas bien comprendre le contenu et le sens de votre question. De quoi ma supposée omission serait-elle le « symptôme » ? Je vous prie de bien vouloir m’éclairer sur la nature de ce mal dont je me ferai – bien involontairement – le vecteur de transmission.

Pour ce qui concerne la conclusion politique que je tire de mon amour pour les langues et civilisations de l’antiquité, il me semble avoir été assez clair : « au collège, il faudrait enseigner le latin et le grec à tous les élèves, sans exception possible ni distinction aucune, afin de les aider à maîtriser le français et à s’approprier une part essentielle de leur histoire et de leur culture. J’y vois là, pour ma part, une excellente façon de proposer un enseignement de qualité pour tous, et de réconcilier ainsi l’exigence de l’enseignement et l’égalité des chances. » . En d’autres termes, la réforme du collège proposée par le ministère relève de l’imposture idéologique et constitue une attaque extrêmement grave contre les humanités classiques. C’est pourquoi je fais cette proposition : « Si l’on veut faire progresser durablement la construction européenne, je crois vraiment que l’enseignement obligatoire du latin et du grec peut y contribuer de façon active et forte. ».

Sur le plan plus philosophique, me semble-t-il, nous sommes confrontés à l’alternative suivante : ou bien le progrès est un processus réel qui obéit à une logique supérieure (la Raison dans l’Histoire chère à Hegel) et modifie de fond en comble les structures de notre civilisation ; alors, il condamne les choses du passé à disparaître corps et biens (je parle ici de l’enseignement du latin et du grec) ; ou bien le progrès n’est qu’une idée - voire une illusion - dont il importe de nous débarrasser, de nous délivrer, afin de préserver notre identité et notre humanité.

Les horreurs perpétrées, partout dans le monde, tout au long du XXème siècle et depuis le début de ce XXIème siècle (sans compter les catastrophes annoncées : l’accroissement dramatique des inégalités, la destruction de la planète, le choc des civilisations….) nous offrent une abondante matière pour nourrir quelque sérieux doute concernant la réalité du progrès. Marx avait, selon moi, raison d’affirmer que, dans l’histoire, tout est force et rapport de force. Il a cru – c’est là son erreur – que le communisme et les luttes sociales pourraient faire advenir un monde plus juste, plus fraternelle. Cette belle espérance s’est définitivement brisée contre le mur des régimes totalitaires qui se réclamaient d’elle ; aujourd’hui encore, elle continue de se heurte contre la loi d’airain du profit et du capitalisme, dont l’égoïsme et la cupidité sans freins constituent les principaux ressorts, inscrits dans le coeur des hommes. Le progrès n’est donc qu’un mythe inutile, nocif, qui se présente aux hommes comme la condition de leur liberté, quand il ne sert qu’à les aliéner davantage.

Vous l’aurez compris ; je crois urgent d’entrer en résistance contre l'idéologie imbécile et délétère que nos pédagogues et énarques du ministère veulent nous imposer au motif d'une nécessaire modernisation de l'enseignement et de la culture. Il nous faut entrer en résistance par tous les moyens contre cette forme insidieuse de caporalisme et de fascisme intellectuel. L’enseignement du latin et du grec n’est pas un poids mort qui nous empêcherait d’aller de l’avant. C’est le contraire qui est vrai : il participe, au même titre que l’enseignement de la philosophie, à la construction de notre humanité. Je vais même jusqu’à affirmer qu’il faudrait rendre cet enseignement obligatoire de la sixième à la terminale pour tous les élèves, à une époque où le sentiment de notre identité commune s’effrite et laisse la porte au communautarisme. Car avec le grec et le latin, nous n’avons pas affaire à un dogme religieux tirant autorité d’une quelconque révélation divine ; nous avons affaire à notre histoire, à nos valeurs, aux racines de notre identité. L’Ecole de la République aurait tout à y gagner, elle qui prétend vouloir aider les jeunes à former leur jugement critique, pour les aider à devenir des citoyens éclairés, et non pas seulement des travailleurs compétents. Mais est-ce vraiment ce qu’elle recherche ? De plus en plus, il m’arrive d’en douter…

Bien à vous,

DGL

Guillon-Legeay Daniel 10/01/2016 11:48

Chère Emmanuelle, chère collègue,

Je suis sensible à votre compliment. Et, oui, bien sûr, je vous autorise à publier mon article dans votre bulletin consacré à la promotion du latin et du grec. Tenez-moi informé lors de la publication.

C'est pour moi un honneur et un plaisir que de pouvoir contribuer, à un modeste niveau, à la défense d'une si noble cause: la préservation d'un passé d'une richesse inestimable qui, loin de nous fermer à l'avenir, ne peut au contraire que nous rendre plus forts; car nous ne pouvons aller de l'avant si nous oublions d'où nous venons et qui nous sommes. C'est ce que les imbéciles énarques du ministère ne peuvent comprendre, et ce que les industriels des nouvelles technologies ont intérêt à nous faire oublier. Du passé, faisons table rase (tabula rasa)? L'économie mise sur les nouvelles technologies pour faire du profit et sur l'idéologie du "progrès" pour conquérir l'Ecole. C'est la raison pour laquelle il est urgent, pour nous autres enseignants, de résister et de ne rien concéder sur ce que nous savons être l'essentiel.

Cordialement. DGL

Emmanuelle Lachaume 10/01/2016 10:13

Magnifique et tres émouvant. Puis je le publier dans le bulletin de janvier de notre asso Arelacler-Cnarela qui défend et promeut les langues anciennes? Bulletin gratuit et limité pr nos adhérents.

Dominique Ottavi 23/06/2015 22:39

publié le 16 mai sur iPhilo: Profondément ému par votre texte… Je décide me remettre au grec que j’étudiai naguère de la 5ème à la philo, et qui finalement me manque, et comme vous le dites si bien, encore plus que le latin ( la langue corse étant un latin légèrement » décalqué »)… Merci encore.

Daniel Guillon-Legeay 23/06/2015 22:42

Se remettre au grec ? C'est une excellente idée. Figurez-vous qu'elle me tente moi aussi, rien que pour le plaisir

A. Terletzski 23/06/2015 22:37

Le 15 mai 2015 sur iPhilo: Très beau texte. Je relisais il y a peu « La fabrique de l’homme occidental » (1996) du juriste et psychanalyste Pierre Legendre. Voici ce qu’il y écrivait : « Fabriquer l’homme, c’est lui dire la limite (…) Sophocle et tous les autres, redites-nous la tragédie et l’infamie de nos oublis ». A travers votre texte, salutaire, c’est exactement ce dont il s’agit : l’oubli des humanités, c’est un refus de la mémoire, de la limite que l’homme doit se poser à lui-même, c’est donc le début de l’infamie et du pire. Sur ce triste constat … merci à vous encore pour ce témoignage gréco-romain !

Hélène Boerkmann 23/06/2015 22:36

Magnifique texte, magnifique hommage aux humanités qui constituent notre humanité. Merci!

Elizabeth Antébi 06/06/2015 18:32

Posté sur Iphilo: « Semper fidelis » et « perinde ac cadaver » :-)
La digue idéologique commence à craquer, le « jouir sans entraves » a du plomb dans l’aile, et sous les pavés, la plage commence se transformer en gadoue. Encore un effort, camarades …
Très beau texte.

Daniel Guillon-Legeay 06/06/2015 18:41

Merci beaucoup chère Elizabeth. J''avais beaucoup aimé votre texte publié sur iPhilo : "Touche pas ma chouette, mon socrate et ma louve" . J'ignore si notre combat aboutira. Mais c'est important de le mener. Amicalement. DGL

Luc-Antoine Marsily 06/06/2015 18:31

Posté sur IPhilo : Au delà de la beauté de la forme, il y a cette émotion que charrient des magnifiques lignes. D’autant plus émouvant que cela est en pure perte dans une société avachie où Droite et Gauche ne comprennent même pas ce dont vous parlez…
Merci. Sentiment de se sentir moins seul.

Michel Bernard 06/06/2015 18:30

Posté sur Iphilo: Très beau témoignage M. Daniel Guillon-Legeay. Je pense d’ailleurs bien que bien des gens se retrouveront dans ces lignes, au sein des générations les plus anciennes peut-être, mais pas seulement (en tout pour le latin, le grec, lui, se fait de plus en plus rare). Ce qui me choque le plus dans les attaques dont le latin et le grec peuvent faire l’objet, c’est le caractère socialement discriminant de celles-ci car seuls les enfants les plus privilégiés y auront accès si l’école de la République n’est plus au rendez-vous. Or, les humanités furent pendant longtemps un vecteur important de promotion sociale, et pas n’importe quel vecteur, celui de la culture !

Daniel Guillon-Legeay 06/06/2015 18:45

Merci pour votre commentaire. Je crois assurément que le caractère supposément élitiste du latin et du grec est typiquement un faux argument. Il faut dire et redire que l'élitisme républicain n'est pas en soi condamnable (ou alors, il faudrait fermer toutes les classes préparatoires et les grandes écoles!...). Aucune discipline n'est en soi élitiste par nature; mais chacune peut le devenir par décret et convention. Donc, il faut enseigner et rendre obligatoires le latin et le grec dans toutes les classes de collège. CQFD

À propos

Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.