Humanité, entre animalité et rationalité
Lundi 5 octobre 2015, les « Lundis de la philosophie » animés par Francis Wolff ont repris leur cycle de conférences, données à l’Ecole Normale Supérieure (rue d'Ulm, Paris) et ouvertes au grand public.
Devant une salle comble et un auditoire extrêmement attentif, Francis Wolff a ouvert le cycle qui, durant le premier semestre, sera consacré à la question anthropologique : « La rationalité humaine comme conséquence de son animalité ». Il s'agit d'un aperçu synthétique des positions qu’il soutient sur ce problème de la définition de l'être humain, et qu'il a développées dans ses ouvrages (1). Au fond, l'enjeu de la question posée est de savoir ce qui nous distingue des bêtes et des machines.
Je publie ici le résumé de cette conférence, avec l’aimable autorisation de l’auteur, en respectant la forme qu’il a bien voulu lui donner.
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Il y a, aujourd’hui, deux façons opposées et symétriques de nier la spécificité humaine.
D’un côté, on soutient que les traditionnels « propres » de l’homme (le langage, la culture, le symbolique, la réflexion, l’art, etc.) « se trouvent » déjà chez « l’animal » et que l’homme n’est donc qu’un animal comme les autres — avec les diverses conséquences qu’on peut en tirer tant sur le plan épistémologique (jusque dans certains courants de l’anthropologie culturelle) ou moral (animalisme, anti-humanisme, etc.).
D’un autre côté, on soutient que la « rationalité » n’est nullement le propre de l’humanité, puisqu’elle est le fait des machines informatiques qui n’ont nul besoin d’une conscience animale ni même d’un support biologique— avec les diverses conséquences qu’on peut en tirer tant sur le plan épistémologique (jusque dans certains courants cognitivistes des sciences humaines) et moral (transhumanisme, post-humanisme, etc.).
Contre ces deux négations, nous soutiendrons, classiquement, que l’on peut encore définir l’humanité par l’étroite union d’une rationalité (à condition de ne pas la confondre avec l’intelligence — naturelle ou artificielle) et d’une animalité biologique : c’est parce qu’il est un certain type de vivant social parlant qu’il est « rationnel » dans le double sens de la rationalité théorique et morale.
Nous tenterons en effet d’inférer les caractéristiques de la rationalité.
D’une part, la rationalité découle de la forme singulière de la communication humaine, la structure prédicative : parler l’humain, c’est dire à quelqu’un quelque chose de quelque chose — ce qui donne accès à la négation, au possible et à l’argumentation, mais aussi à une ontologie de choses, d’événements et de personnes, avec diverses conséquences anthropologiques (l’homme comme animal métaphysique, théologique, artiste, etc.).
D’autre part, de la forme singulière de la conscience humaine: penser humainement, c’est pouvoir prendre ses propres croyances pour objet de ses croyances, ce qui donne accès à la notion de vérité, et pour objet de ses désirs ses propres désirs, ce qui donne accès à la notion de liberté.
L’animalité ne se conçoit donc pas, chez l’homme, sans la rationalité, qui n’est qu’un développement hypertrophique du langage ; et réciproquement, il n’y a pas de rationalité sans une base naturelle, puisqu’elle n’est qu’un repli de la conscience animale sur elle-même.
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Francis Wolff, à l'évidence, s'inscrit dans la tradition de son maître, Aristote, lequel a proposé cette définition devenue classique : "L'homme est par nature un animal politique et, seul de tous les animaux, il possède la parole " (2). Dans le même temps, Francis Wolff retravaille et enrichit la définition aristotélicienne de l'être humain à la lumière des développements de la philosophie et de la science contemporaine: l'anthropologie, la psychanalyse, la linguistique, les sciences cognitives...
Je partage avec Francis Wolff cette conviction selon laquelle cette définition classique de l'être humain est non seulement vraie, mais encore nécessaire et efficace. Elle prend à contre-pied plusieurs courants idéologiques qui, de nos jours, tendent à faire de l'être humain soit un animal comme les autres (l'animalisme, l'écologisme), soit un être quasi divin (le transhumanisme). En d'autres termes, un être dont l'essence ne se comprend, par rapport à celle de l'animal, que par assimilation ou par rupture. Dans un cas, en effet, on apparie l'homme à l'animal pour rabattre de la présomption du premier à l'égard du second (comme dirait Montaigne); mais ce faisant, on finit par rater leur différence spécifique. Inversement, on attribue à l'être humain une singularité extraordinaire, pour bien le démarquer des bêtes et lui proposer de vivre dans un au-delà de son animalité originelle ; le transhumanisme fait en effet ce pari de vaincre à terme, grâce aux nouvelles technologies, la maladie, la vieillesse, la mort, la souffrance... et les inégalités.
Cette conférence (3) extrêmement dense dans son contenu, riche dans ses implications et agréable dans sa forme, offre des éléments forts pour essayer de repenser le statut de l'être humain, cet animal décidément pas comme les autres. Que Francis Wolff en soit ici chaleureusement remercié.
1. Francis Wolff, Dire le monde (PUF, Paris, 1997)
2. Aristote, La politique ( I, 2, traduction Jean Tricot, éd. Vrin).
3. Pour retrouver l'intégralité de la conférence, se rendre sur le site de l'ENS : http://savoirs.ens.fr/

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