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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

10 Jul

Penser seul, loin des foules

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #Liberté

Giorgio de Chirico, Énigme de l'arrivée et de l'après-midi (1912)

Giorgio de Chirico, Énigme de l'arrivée et de l'après-midi (1912)

Je traîne par les rues de ma ville, au hasard, l’âme en peine. Sans trop savoir pourquoi. Je suffoque et ne parviens plus à reconnaître les lieux familiers. J’observe avec ennui ces rues bien rangées et ces impasses multipliées à l’infini qui convergent vers l’alvéole géante du stade. Là-bas, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants se pressent, se bousculent, exultent, hurlent, rient et pleurent en adulant le ballon rond. Dérisoires fidèles! Dans l'enceinte de cette moderne cathédrale, faite toute de ciment et d’acier, ils vénèrent les dieux du stade avec une ferveur intense, comme si ces derniers pouvaient oeuvrer en quelque chose pour le salut des âmes. Mais il reste encore à tromper l’ennui...

Je suppose que vue d’avion, cette ville doit ressembler à une immense tapisserie bariolée et impeccablement agencée sur la surface de la terre, sous laquelle se tient un puits sans fond, dévorant jour après jour les hommes et les bêtes, le fleuve et les réverbères, les routes et les ponts. Et dans lequel viennent sombrer nos amours, nos rêves, nos chagrins, nos nuits et nos matins.

Une brusque nostalgie s’empare de moi. Nostalgie d’un ailleurs et d'un monde bucolique. Je voudrais fuir ce monde "plein de bruit et de fureur, raconté par un idiot et qui ne signifie rien" (Shakespeare, Mac Beth, acte V, scène 5) et toutes ces choses qu’on ne veut pas voir, par crainte de ne plus pouvoir avancer. Mon cœur aspire à rejoindre de vastes horizons, un ciel bleu, immense et vide, le balancement de mâts et la perspective de digues, le roulis de la mer et le scintillement clair des étoiles.

Alors, lentement mes paupières s’abaissent comme un voile ou un rideau. A l'instant même, mon âme s'envole, tourbillonne et virevolte au-dessus tel un papillon et s’en va rejoindre là-bas, là-haut, "les nuages, les merveilleux nuages" (Baudelaire, Petits poèmes en prose, l'Etranger).

On se trompe lorsque l'on regarde la solitude comme un accident de notre vie sociale, en arguant de la difficulté de communiquer avec soi-même et avec autrui. Bien au contraire, elle fait partie de notre être, elle nous constitue. C'est sur fond de solitude que nous avons à devenir nous-mêmes. Car c'est alors que la possibilité de penser peut advenir. Loin de chercher à fuir la solitude, il est préférable d'apprendre à l'apprivoiser.

Comme le rappelle Montaigne: "Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude." Et d'ajouter ceci: "La plus grande chose du monde, c'est de de savoir être à soi". (Montaigne, Essais, livre I, chapitre 39, De la solitude).

N.B: Texte mis à jour, initialement paru en juin 2014 sur ce blog.

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