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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

14 May

Les yeux ouverts

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #Humanités classiques, #Education

Marguerite Yourcenar (1903-1987), grande dame de la littérature française

Marguerite Yourcenar (1903-1987), grande dame de la littérature française

Je viens de relire ce merveilleux texte de Marguerite Yourcenar écrit en 1980.

Oh! Comme elle est précieuse cette voix qui nous ramène à l'essentiel, qui jette un pont entre le passé, le présent et l'avenir, en toute lucidité. Contre les aveuglements du progrès et de la modernité oublieuse, Marguerite Yourcenar nous rappelle que les hommes ne changent guère au fil des siècles. Avec elle, j'affirme que cette attention portée aux enfants, à l'éducation et à la vérité est fondamentale. Je ne sais rien de plus important, ni rien de plus grave, que cette responsabilité nôtre, et qui consiste à offrir aux enfants une instruction de qualité et une éducation commune. La tâche devant nous est aussi immense qu’exaltante, aussi impérieuse que porteuse d’espérance.

 

A cet égard, je trouve significatif le mouvement qui structure le texte qui mène du singulier vers l'universel, de l'individuel vers le collectif. Après tout,  l'éducation ne consiste-t-elle tout entière pas dans cette dynamique? Prendre soin de la singularité de chaque enfant pour le conduire vers l'horizon de la raison et de l'universel ? L'aider à construire sa personnalité, avec méthode, patience, rigueur et bienveillance, pour qu'il trouve ensuite sa place au sein du collectif ? 

 

« Je condamne l’ignorance qui règne en ce moment dans les démocraties aussi bien que dans les régimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu’on la dirait voulue par le système, sinon par le régime. J’ai souvent réfléchi à ce que pourrait être l’éducation de l’enfant.

Je pense qu’il faudrait des études de base, très simples, où l’enfant apprendrait qu’il existe au sein de l’univers, sur une planète dont il devra plus tard ménager les ressources, qu’il dépend de l’air, de l’eau, de tous les êtres vivants, et que la moindre erreur ou la moindre violence risque de tout détruire.

Il apprendrait que les hommes se sont entretués dans des guerres qui n’ont jamais fait que produire d’autres guerres, et que chaque pays arrange son histoire, mensongèrement, de façon à flatter son orgueil. On lui apprendrait assez du passé pour qu’il se sente relié aux hommes qui l’ont précédé, pour qu’il les admire là où ils méritent de l’être, sans s’en faire des idoles, non plus que du présent ou d’un hypothétique avenir.

On essaierait de le familiariser à la fois avec les livres et les choses ; il saurait le nom des plantes, il connaîtrait les animaux sans se livrer aux hideuses vivisections imposées aux enfants et aux très jeunes adolescents sous prétexte de biologie; il apprendrait à donner les premiers soins aux blessés ; son éducation sexuelle comprendrait la présence à un accouchement, son éducation mentale la vue des grands malades et des morts.

On lui donnerait aussi les simples notions de morale sans laquelle la vie en société est impossible, instruction que les écoles élémentaires et moyennes n’osent plus donner dans ce pays. En matière de religion, on ne lui imposerait aucune pratique ou aucun dogme, mais on lui dirait quelque chose de toutes les grandes religions du monde, et surtout de celle du pays où il se trouve, pour éveiller en lui le respect et détruire d’avance certains odieux préjugés.

On lui apprendrait à aimer le travail quand le travail est utile, et à ne pas se laisser prendre à l’imposture publicitaire, en commençant par celle qui lui vante des friandises plus ou moins frelatées, en lui préparant des caries et des diabètes futurs.

 

Il y a certainement un moyen de parler aux enfants de choses véritablement importantes plus tôt qu’on ne le fait. »

 

Marguerite Yourcenar, "Les yeux ouverts."

 

 

 

 

 

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