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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

14 Jan

Life on Mars?

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #ART, #DavidBowie, #Liberté, #iPhilo

Life on Mars?

 

1. Et les étoiles ont l'air très différentes aujourd'hui 

 

Janvier 2016. L’affreuse nouvelle me surprend au saut du lit : David Bowie est mort. Ou, plus précisément, David Robert Jones est mort, à l’âge de 69 ans. Pour David Bowie, c’est assurément une autre affaire… Bien sûr, ma première réaction est de ne pas vouloir y croire. Rien, semble-t-il, ne laissait présager  de ce départ. Pourtant, des larmes roulent sur le visage de mon épouse et sur celui de ma fille. Puis, me reviennent à l’esprit ces vagues rumeurs qui avaient circulé sur sa maladie. Enfin, il y a ce clip effrayant, Lazarus, sorti trois jours plus tôt (le jour anniversaire de ses 69 ans) qui accompagne le lancement de son dernier album : Black Star. On y voit David Bowie, étendu dans un lit mortuaire, les traits émaciés, le corps recouvert de bandelettes funéraires… Oh, cette danse macabre, ces corps transis de fièvre dansant dans des décors d’apocalypse !… Mais qui agonise dans ce lit ? Est-ce David Bowie? Ou est-ce David Robert Jones?  

 

Le journal Le Monde confirme la triste nouvelle: «Dandy caméléon, David Bowie, mort à l’âge de 69 ans, a su sans cesse se réinventer à travers sa musique et ses looks successifs ». Refusant de se soumettre aux injonctions de la raison raisonnante, il arrive que le cœur ressente la disparition d’un artiste avec autant de force et d’acuité que celle d’un proche dans la vie réelle. Car, en pareil cas, se trouvent brutalement ébranlées nos croyances dans la toute-puissance de l’amour ainsi que dans notre indestructibilité. Le talent des grands artistes consiste, précisément, à donner un visage, un corps ou une voix aux rêves fous qui, sans trêve, hantent nos âmes. Dans ce jeu de nos représentations intérieures, la réalité est évidemment la plus forte. Non pas que ces rêves soient dépourvus de sens, de beauté ni de vérité. Bien au contraire, c’est à travers eux que nous nous construisons en partie! Mais, en cette affaire, la mort - notre maîtresse à tous - a toujours le dernier mot. A peine commencé, le jour sombre déjà avec un bruit de catastrophe. « Et les étoiles ont l'air très différentes aujourd'hui » (David Bowie, Space Oddity).

Best of Bowie (1982)

Best of Bowie (1982)

2. Life on Mars ? 

 

Printemps 1982. Nous dansons sur Ashes to ashes et sur Heroes. Oh, mon dieu, que les filles sont belles ! Ce sont mes années « lycée », lesquelles comptent, aujourd’hui encore, parmi les plus intenses de toute mon existence. « We can be heroes, just for one day » (David Bowie, Heroes). A dix-sept ans, on se croit indestructible et on accorde à de telles paroles la valeur d'une prophétie. Oui, nous dit Bowie, on peut toujours tout recommencer, même quand on pense avoir tout raté. La vie nous offre toujours une seconde chance. En la matière, David Bowie sait de quoi il parle, lui qui a bien failli mourir par épuisement et overdose durant sa folle période californienne.

 

A cette époque, je ne connais quasiment rien de l’œuvre - protéiforme et déjà abondante – de David Bowie. C’est mon ami, Jean-Philippe B., qui me la fait découvrir. Je m’empresse alors de me procurer des revues sur Bowie et, surtout, le fameux « Best of Bowie ». Je m’enferme seul dans ma turne. Je tourne et je retourne la pochette du disque entre mes mains. Au centre, sur un fond mauve, en gros plan, se détache le visage de David Bowie. Un visage tellement extraordinaire, avec son bel ovale et, bien sûr, l’étrangeté de ses yeux vairons. Sur les côtés de la pochette, des vignettes épinglées et disposées en colonnes esquissent comme un aperçu de sa carrière. Mais à peine le disque a-t-il commencé de tourner sur la platine que se produit en moi un véritable un choc.

 

Hommage à Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, Space oddity nous plonge dans le vertige d’un voyage stellaire qui s’achève en catastrophe. A travers son avatar, le Major Tom, David Bowie nous laisse entrevoir la vanité de la toute-puissance humaine arrimée aux progrès de la technologie : « Suis-je bien assis dans une boîte de conserve ? Loin au-dessus de la lune / La planète Terre est bleue / Et il n'y a rien que je puisse faire ... » (David Bowie, Space Oddity). Il m’est difficile de ne pas rapprocher cette chanson de celle écrite par Elton John sur le même thème, trois années après celle de Bowie : Rocket Man : « Et je pense que ce voyage va durer longtemps, vraiment très longtemps ». Les deux expriment avec beaucoup de force ce sentiment de déréliction qui s’empare des astronautes dérivant dans un « univers infini dont le centre est partout, et la circonférence nulle part » (Blaise Pascal, Pensées). L’un comme l’autre  sont quasi assurés de ne jamais revenir d’un tel voyage. Il me semble toutefois que la musique de Bowie, par le jeu de ses harmoniques et des sons électriques, possède une charge émotionnelle et une force d’évocation incomparablement plus puissantes.

 

Avec Life on Mars?, l’aventure cosmique prend un aspect plus intime : comment échapper au désespoir, au manque d’amour, à la solitude? Loin de ce monde absurde, de « cette vie pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien » (William Shakespeare, Macbeth), existe-t-il seulement, quelque part dans l’univers, le moindre refuge? Existe-t-il une vie sur Mars? Les premières notes cristallines qu’égrène le piano provoquent en moi une émotion intense. Puis cette longue plainte, portée par la voix de Bowie, où se mêlent la tristesse, l’ennui et la colère d’une jeune fille perdue aux cheveux pâles. Cette chanson reste l’une mes préférées de Bowie. Elle compte parmi celles qui n’ont jamais cessé de m’accompagner. Aujourd’hui encore, à plus de trente années de distance, je ne puis l’entendre sans ressentir, intacte, l’émotion que j’éprouvai lors de la première écoute.

 

Avec le recul, je comprends que Life on Mars? m’a permis de découvrir un autre aspect de l’univers musical de David Bowie, davantage accordé à ma sensibilité. Derrière les trépidations enfiévrées de la musique rock, les mises en scènes tapageuses, les costumes bigarrés, les riffs hallucinants des guitares électriques, les transformations spectaculaires, les provocations en tous genres qui ponctuent la carrière de Bowie, j’entrevoyais une palette bien différente de sons, de couleurs et de sensations, de pensées. Dans cette chanson singulière, se trouvent associées, avec une élégance incroyable, une mélancolie profonde, une attention très forte portée au texte, ainsi qu’une délicatesse inouïe dans la musique. Andy Warhol avait vu juste lorsqu’il disait de Bowie qu’il était « une personne profondément superficielle ». En fait, Life on Mars? me désignait, la possibilité d’intégrer à mon univers personnel un peu de cette musique pop en rébellion ouverte contre les conventions, l’ordre établi, l’injustice du monde, et qui prônait la liberté, le sexe, la culture comme des moyens d’émancipation…

David Bowie (Ashes to ashes).

David Bowie (Ashes to ashes).

3. Au jeu des transformations, l'énigme du moi. 

 

Mais, avant et après Space oddity et Life on Mars ? David Bowie nous a offert bien d’autres chefs-d’œuvre. Je ne puis les citer tous. Je retiens à la volée, pêle-mêle, parmi mes préférés, Ashes to ashes, Rebel Rebel, Heroes, Fame, Golden Years, Ziggy Stardust, Diamond dogs, ChangesChina girl, Young Americans, Modern love, John I'm only dancing, Absolute Beginners, Let’s dance, Quicksand, Sound and vision…

 

Tout le monde s’accorde à reconnaître l’aptitude exemplaire - et pour tout dire extraordinaire - de David Bowie « à faire dialoguer le champ musical et le champ visuel » (Michel Guerrin , article paru dans Le Monde du 12 janvier). La très belle exposition « David Bowie is », qui s’est tenue à la Philharmonie de Paris, en mars 2015, en a donné une preuve éclatante. «Bowie disait que sa musique devait ressembler visuellement à la manière dont elle sonne ». Je fus enchanté par cette exposition fabuleuse. Tout d'abord, par son dispositif technique inédit : le visiteur, casque sur les oreilles, pouvait écouter en face de chaque vitrine la musique correspondant à telle période de la trajectoire artistique de Bowie. Mais encore par sa scénographie qui mettait en évidence la richesse et la cohérence de toutes ses transformations et mutations. « Avec Bowie, il y a autant à voir qu’à entendre. Ce dernier accordait une grande importance à son invention visuelle ». Que peuvent bien signifier ces étranges correspondances entre la forme musicale et la forme visuelle ? « On aurait tort de considérer Bowie comme un caméléon opportuniste. Derrière chacune de ses métamorphoses, il y a une mutation musicale. Et la cohérence est totale ». Pour ma part, je veux y voir une expérience artistique qui s’inscrit dans le droit fil de la poésie de Rimbaud. En l’occurrence l’invention, au moyen d’un dérèglement de tous les sens, d’une poésie fondée sur de secrètes correspondances entre les phonèmes et les couleurs.  

 

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes ».  

 

(Arthur Rimbaud, Poésies, Voyelles, 1872).

 

Plus loin encore, je crois que cet art inimitable de Bowie pour les mutations et les transformations incessantes réinterroge, en fait, notre croyance dans l’existence d’un moi unique et défini, supposé constituer le substrat intangible de notre identité. Dès lors, la question se déplace du champ de la poétique vers celui de la métaphysique. Notre moi est-il stable, immuable, unique ou, au contraire, changeant, fuyant, pluriel ? A cet égard, il me semble que les expérimentations musicales et visuelles de David Bowie apportent à cette question une réponse originale. Nous le savons tous, un artiste n’existe que par sa capacité à inventer des formes nouvelles et, aussi, à se rendre désirable dans le regard des autres. Pour un artiste, s’arrêter de créer, ou ne plus être désiré, c’est mourir. Véritable phénix de la culture pop, David Bowie n’a cessé de faire cette exigence de créativité incessante un impératif absolu. Contre l’angoisse de mort, il n’a cessé traquer les multiples facettes du «moi » en puisant dans les tréfonds de l’âme humaine. Dans La lettre de Lord Chandos, Hugo von Hofmannsthal a cette très belle  formule: « Nous ne possédons par notre Moi. Il souffle sur nous de l’extérieur, nous fuit pour longtemps et nous revient dans un soupir. Il est vrai, c’est notre « Moi ». Après avoir fait l’expérience angoissante de la faillite de la parole, de la dissolution du moi et de son naufrage dans  le flux désordonné et indistinct des choses que le langage ne parvient plus à nommer ni à dominer, le poète s’est vu mis en demeure de se réinventer par l’écriture, afin de ne pas sombrer dans la folie ou dans l’oubli.

 

La création poétique consiste à recueillir obstinément le flot des émotions, des souvenirs, des intuitions, des expériences, des sensations qui nous traversent, tout au long de notre existence, qui nous constituent sans toutefois nous appartenir... Or, David Bowie nous tend ce miroir grimaçant dans lequel nous craignons de devoir nous reconnaître. Au risque d’y entrevoir la naïveté et la vanité de nos croyances lorsque nous prétendons nous connaître. En vérité, nous  ne coïncidons jamais avec la personne que nous croyons être. Inversement, nous portons en nous des potentialités immenses. L’image du phénix qui renaît de ses cendres s’applique merveilleusement à David Bowie, si l’on songe à ses incroyables avatars (Major Tom, Ziggy Stardust…). Elle vaut également pour chacun d’entre nous, pour peu que nous ayons foi en ce moi insaisissable qui, cependant, n’aspire qu’à exister à travers la totalité de nos choix et de refus. Je rends grâce à David Bowie de nous proposer, à travers la richesse de sa musique et la diversité de ses créations visuelles, une indication précieuse sur le chemin de la liberté. Seul, en effet, un travail acharné, par le biais de l’art, du travail ou de la psychanalyse, peut nous permettre d’accueillir et d’accorder ensemble la multiplicité des êtres qui vivent en chacun de nous.

David Bowie, for ever

David Bowie, for ever

4. David Bowie, le démiurge total.

 

On ne devrait jamais dire qu’un artiste est mort. Comme le dit si justement Bernard Pivot : « C’est une erreur d’annoncer « la disparition » d’un artiste. Il reste présent de l’autre côté du rideau ou du miroir ». La personne peut bien disparaître ; mais l’artiste continue à vivre à travers l’œuvre qu’il lègue, aussi longtemps que quelqu’un prend le soin de la contempler et de se l’approprier. On écoute toujours la musique de Mozart, de Vivaldi ; on regarde encore les films de Kubrick, de Chaplin, de Welles, de Renoir….

 

En revanche, la façon de mourir nous renseigne grandement sur la vie de celui ou de celle qui disparaît. Comme par un saisissant effet de réflexion. C’est pourquoi Montaigne nous dit « qu’il ne faut juger de notre heur qu’après la mort. Car il semble que la fortune, quelquefois, guette à point nommé le dernier jour de notre vie pour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu’elle avait bâti en plusieurs années.  Le jour de notre mort est le maître jour. C’est le jour, dit un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort le fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur » (Montaigne, Essais, I, 19). A cet égard, le souci constant apporté par David Bowie pour mettre en scène sa vie, son oeuvre et sa mort est exemplaire. Il témoigne de son courage et de son talent comme homme et comme artiste. Black star est son testament et son cadeau d’adieu. Le geste ultime d’un artiste exceptionnel, «démiurge d’un art total ». Dans son bel hommage, Bruce Springsteen dit de David Bowie qu’il fut «un artiste visionnaire dont l’excellence nous inspirait ».  

 

Je laisse le dernier mot à Tony Visconti, qui fut le producteur, le collaborateur et l’ami de David Bowie tout au long de sa vertigineuse carrière : « David a toujours fait ce qu’il voulait faire. Et il voulait le faire à sa façon, et il voulait le faire de la meilleure façon. Sa mort n’est pas différente de sa vie : c’est une œuvre d’art. Il a réalisé Black star pour nous, comme un cadeau d’adieu. Je savais depuis un an ce qui devait arriver. Et pourtant, je n’étais pas préparé à cela. C’était un homme extraordinaire, plein d’amour et de vie. Il sera toujours avec nous. Mais pour l’heure, nous avons juste envie de pleurer.».

 

En ce jour de grande tristesse, je veux croire avec David Bowie qu’il existe une vie sur Mars. Une sorte de paradis où il n’y aurait aucune place pour les religions, mais qui serait exclusivement réservé aux adeptes de la poésie, de la beauté, de l’intelligence et de la culture.   

 

Qu’il repose en paix. 

 

PS: Je dédie cet article à Catherine, à Charlotte et ... à Jean-Philippe. 

Article publié (avec mise à jour) sur iPhilo

Article publié (avec mise à jour) sur iPhilo

Commenter cet article

Labbé 25/01/2016 18:29

Je vous remercie pour ce bel hommage à David Bowie. Je l’ai découvert lorsque j’avais 13 ans, il y a 36 ans de ça. La richesse de sa musique, la profondeur de sa voix, tout ce qui dégage de son être provoque en nous une émotion indescriptible qui me prend au ventre. Il y a beaucoup de fan de Bowie et pourtant il n’est pas facile de trouver autour de nous une personne avec qui l’on peut discuter et partager ce que nous ressentons.
C’est chansons ne sont pas des chansons se sont des oeuvres d’art qui racontent des histoires. C’est unique.
Il est parti comme un « dieu » ! Il nous à fait rêver jusqu’au bout…. Je le remercie pour ce beau cadeau, pour ce final….
Merci,

Daniel Guillon-Legeay 25/01/2016 18:38

Merci beaucoup. Oui, en effet, il nous a fait rêver jusqu'au bout. DGL

Debra 25/01/2016 18:28

Merci pour ce très bel hommage qui me donne envie de mieux connaître cet artiste exceptionnel, manifestement consacré à son art, se vivant peut-être autant comme créateur/demiurge que comme celui(le) par qui l’art passe, pour être art ?…(comment conjuguer le masculin/féminin ? Epreuve difficile.) Mais je connais mal Bowie.
Et je vous remercie d’avoir eu autant de respect pour votre langue/langage. C’était un grand plaisir de vous lire.

Daniel Guillon-Legeay 25/01/2016 18:34

Chère Debra,
Je suis heureux de constater que mon article vous ait été agréable et utile. Merci pour votre commentaire.
Daniel

Philippe Le Coroller 25/01/2016 17:26

Daniel , je suis jaloux de votre talent d’analyse et d’écriture !

Daniel Guillon-Legeay 25/01/2016 18:32

Cher Philippe,
Merci pour votre joli compliment. Pour ma part, c'est toujours un plaisir de recevoir vos commentaires éclairés et éclairants. Merci pour votre fidélité. Daniel

Philippe M. 21/01/2016 10:57

Magnifique article d’hommage à David Bowie et propos très intéressant sur la pluralité du moi. Merci Daniel Guillon-Legeay !

Daniel Guillon-Legeay 25/01/2016 17:24

Cher Philippe,

Vos compliments me touchent beaucoup.
Je vous livre au passage une anecdote. En lisant par-dessus mon épaule la fin de l’article, Valentine, ma fille de 12 ans s’est exclamée: « Moi, je crois que ça doit être vrai, l’idée qu’il existe quelque part un paradis où tous les artistes continuent de vivre, même si on ne les voit pas ». Cette croyance n’est certes pas neuve. Mais elle réconforte, sans nuire à la vérité ni porter préjudice à quiconque.
Cordialement
DGL

À propos

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