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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

25 Jan

Lettre ouverte à Madame Najat Vallaud-Belkacem sur la réforme du collège.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE, #Education

Lettre ouverte à Madame Najat Vallaud-Belkacem sur la réforme du collège.

 

Madame la Ministre,

 

 

J’ai conscience de l’importance et de la complexité de la mission qui vous incombe et qui vous honore : refonder l’Ecole de la République. Je respecte la sincérité de vos convictions ainsi que la détermination de votre engagement. Je n’ai pas non plus oublié vos interventions à l’Assemblée nationale lorsque, secrétaire d’Etat à la condition féminine, vous animiez des débats de haute volée et défendiez des lois en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. Mais aujourd’hui, je me sens profondément meurtri par l’état de tension extrême dans lequel se trouve notre Ecole. De partout, montent des clameurs, des critiques et des plaintes, de la part des enseignants et des cadres de l’Education nationale. Force est de constater que cette réforme du collège, au lieu de renforcer le pacte républicain, ne fait que l’éroder chaque jour un peu plus.

 

C’est pourquoi, Madame la Ministre, en ma triple qualité de professeur, de père et de citoyen, je vous conjure de suspendre sans délai cette réforme et de renouer le dialogue avec les enseignants. Car on ne peut rien bâtir de solide ni de durable dans l’urgence. On ne peut rien construire de positif ni de serein dans le conflit. L’avenir de l’Ecole de la République est une cause commune qui mérite qu’on se batte pour la faire avancer. S’il faut réformer l’Ecole  – et c’est assurément une absolue priorité ! -, alors réformons-la ensemble ! Réformons l’Ecole avec les enseignants, et non pas contre eux.

 

Il me semble opportun, voire indispensable, de reconsidérer en priorité trois points décisifs: l’esprit de la réforme, le contenu et l’organisation des enseignements et, enfin, la façon de convaincre et de fédérer les enseignants.

 

 

1. L’esprit de la réforme.

 

La réforme que vous portez, Madame la Ministre, est fortement marquée par la pensée socioconstructiviste. Celle-ci entend « placer l’élève au centre du système éducatif », le rendre « acteur de ses apprentissages », développer en lui sa capacité d’« apprendre à apprendre », par opposition à la pédagogie dite « traditionnelle » qui se fonde principalement sur la transmission du savoir par un maître. Je ne veux pas ici discuter du bien-fondé de cet engouement pour les pédagogies dites « actives ». Ce n’est ni le lieu ni le but de mon propos.

 

Toutefois, je  me permets de faire à ce sujet deux remarques. L’une concerne la forme, et l’autre le fond. Tout d’abord, sur la forme, j’affirme qu’il n’est pas raison que quelques experts du ministère (dont certains n’enseignent plus depuis des décennies, voire n’ont jamais enseigné dans le secondaire) imposent leurs vues, en matière de pédagogie, de façon arbitraire et autoritaire, à des milliers d’enseignants qui travaillent au contact des élèves, jour après jour, année après année. Ensuite, sur le fond, cette opposition frontale me paraît assez caricaturale. Après tout, il se peut bien que « la vérité de la pédagogie» ne se situe ni dans un camp, ni dans l’autre. Je ne dis pas que ce débat est inutile, car le débat n’est jamais vain dans une démocratie. En revanche, je soutiens que le débat doit avoir lieu au grand jour, sur la place publique, selon des règles claires, et à égalité entre les parties concernées.

 

L’essentiel, selon moi, est ailleurs, à savoir dans le respect inconditionnel de la liberté pédagogique de l’enseignant. Cette dernière n’est pas un privilège exorbitant qui lui serait indûment concédé ; elle est la condition indispensable qui lui permet d’exercer son métier avec intelligence et probité. Certes, l’enseignant est supposé se tenir informé des découvertes scientifiques susceptibles de faire évoluer son métier. Mais, en tout état de cause, et en dernier ressort, c’est à l’enseignant seul qu’il appartient de décider quelle forme et quel contenu il entend donner à l’innovation pédagogique. Il suffit que l’institution lui en reconnaisse le droit et lui en donne les moyens.

 

En outre, il ne faut jamais perdre de vue que l’autorité du maître est structurante pour l’élève. Car le magister n’est pas le dominus : quand le premier forme l’esprit de l’élève en lui transmettant son savoir, le second impose à l’esclave la logique de sa volonté inflexible et de son intérêt propre. Or, le statut officiel que lui confère l’institution scolaire compte, en vérité, assez peu dans la véritable autorité du maître. Celle-ci procède bien davantage de l’étendue et de l’excellence de son savoir, ainsi que de ses qualités personnelles: la générosité, la bienveillance, la sévérité, la rigueur, la justice, l’écoute, l’attention, le sens du dialogue… C’est cela que l’élève attend d’un enseignant. Parce qu’il est encore inexpérimenté et immature, l’élève regarde l’enseignant comme une personne de référence, un adulte en qui il peut placer sa confiance et auquel il peut s’identifier comme à un modèle d’humanité. J’ajouterais que c’est aussi cela que les parents attendent de l’institution scolaire : d’abord la sécurité physique des enfants ; ensuite, le respect de leur intégrité morale ; enfin, une instruction réfléchie, structurée et  profitable.  

 

Pour ma part, ayant exercé le métier de professeur de philosophie durant vingt-cinq années, je ne connais que trop bien les vertus du débat réglé avec une classe, la pratique du doute, la stimulation par la recherche et l’interrogation. En cela, Socrate reste pour nous un maître et un modèle d’éducation. En pratiquant son art de la maïeutique (l’art de faire accoucher les esprits), il démontre avec un talent et une force incomparables que la vérité commence non pas à un, mais à deux. C’est dans et par le dialogue que s’engendre la vérité. La transmission du savoir, paradoxalement, n’exclut pas la pratique du doute ni le goût pour la recherche.

 

 

2. Le contenu et l’organisation des enseignements.

 

Dans le droit fil de mes affirmations précédentes, il apparaît que la transmission est, avec le dialogue, le principal ressort de l’instruction, la pierre angulaire de la construction de l’élève et de l’acquisition des savoirs disciplinaires. C’est pourquoi je ne crois pas que l’interdisciplinarité constitue nécessairement, dès le collège, une avancée sur le plan pédagogique. Le maître est à la fois l’héritier et le vecteur, le gardien et le continuateur des savoirs qui se sont constitués au fil des siècles, grâce au travail et au génie des plus grands esprits. C’est pourquoi je soutiens qu’il n’est pas raisonnable de faire croire à l’élève qu’il pourrait, avec ses seules forces, découvrir ces vérités et ces connaissances. Comment pourrait-il prendre suffisamment de recul par rapport à des disciplines, quand il commence à peine à en entrevoir la richesse et la complexité ? Comment pourrait-il établir des recoupements savants et se hisser jusqu’aux sommets du savoir, à l’heure de ses premiers balbutiements ?

 

Il ne vous aura pas échappé, Madame la Ministre, que je fais ici l’éloge de la  culture humaniste classique. Elle n'est nullement obsolète, ni de près ni de loin, et pas davantage en opposition avec les évolutions de notre temps. Cette culture humaniste que je porte en moi n’est pas la survivance d’un passé révolu à jamais, que les mutations du temps et les révolutions technologiques condamneraient à une lente et inexorable disparition. Nous le savons tous, la culture humaniste nous vient essentiellement d’Athènes, de Rome, de Jérusalem, ainsi que d’autres cultures. Elle a posé les cadres de pensée qui sont encore les nôtres: les mathématiques, la médecine, l’art, la logique, l’astronomie, la rhétorique, la physique, le droit romain, l’histoire, la philosophie, la géographie, la littérature, la sculpture, la politique… Elle a, de ce fait, façonné notre identité culturelle et, de plus, elle a proposé au monde entier un modèle universaliste qui place l’homme au centre de toutes choses, affranchi de toutes les formes de l’obscurantisme : les décrets du destin, l’arbitraire du pouvoir politique, les dogmes des théologiens…

 

Or, plus que jamais, il importe de libérer les hommes de toutes les formes d’obscurantisme : celui, de type religieux, qui prétend soumettre le savoir à la croyance, et la liberté des hommes à la puissance divine ; celui, de type technologique, qui usant de la pensée magique, fascine les hommes en leur présentant l’innovation technologique comme un gage de progrès humain, afin de mieux les asservir à la puissance des algorithmes et à la logique du profit mercantile. Quel sens y a-t-il, par exemple, à mettre des tablettes tactiles entre les mains des enfants dès la maternelle, quand ils n’ont pas encore appris à lire, à écrire et à compter sur des supports en papier, quand la coordination des réflexes entre le cerveau et la main ne s’est pas encore produite ni affinée dans le cadre des apprentissages scolaires? A qui cela profite-t-il vraiment ? Voilà la vraie question.

 

Pour ne dire qu’un mot concernant la polémique sur le prétendu élitisme des langues anciennes, je remarque que l’on se sert volontiers de l’élitisme comme argument pour disqualifier l’enseignement du latin et du grec. Il est facile de prouver que cet argument n’est guère valable. Car le latin et le grec n’ont pas, par essence, vocation à l’élitisme, pas plus que les mathématiques, et bien moins que les sciences de l’ingénieur par exemple. Pour autant, rien n’interdit de choisir telle ou telle discipline et de s’en servir à des fins de sélection. Aucune discipline n’est élitiste par nature, mais toutes peuvent le devenir par convention. Ainsi, les mathématiques, aujourd’hui, jouent le rôle sélectif qui, dans le passé, était dévolu au latin et au grec. Et dans un avenir proche, ce seront peut-être les compétences numériques qui viendront prendre la place des mathématiques dans cette course à la compétition, à la sélection, à l’élitisme. Dès lors, la conclusion me paraît évidente : au collège et au lycée, il faudrait enseigner le latin et le grec à tous les élèves, sans exception possible ni distinction aucune, afin de les aider à maîtriser le français et à s’approprier une part essentielle de leur histoire et de leur culture. J’y vois là, pour ma part, une excellente façon de dispenser un enseignement de qualité pour tous.

 

C’est donc bien à tort que l’on oppose l’humanisme classique et l’innovation technologique. Chaque élève devrait pouvoir apprendre, en même temps, les trésors inestimables des langues et civilisations antiques et acquérir la maîtrise du code informatique et des algorithmes. Avec les humanités classiques, il s’approprie les fondements de son identité culturelle et acquiert une meilleure pratique de sa langue. Avec l’innovation technologique, il acquiert une compréhension intellectuelle et une maîtrise raisonnée des outils numériques qui lui ouvrent les portes de l’avenir.

 

 

3. Le nécessaire débat public sur la réforme de l’Ecole.

 

L’instruction publique est l’affaire de la Nation tout entière ; le rôle et le devoir de l’Ecole républicaine est de l’assurer partout sur le territoire, de façon juste et efficace. Pour autant, si la légalité de la réforme que propose le ministère n’est pas contestable, la légitimité du discours des enseignants ne l’est pas moins. La question de la réforme du collège doit donc faire l’objet d’une discussion ouverte. Car le corps enseignant constitue lui aussi une force de proposition, et le fer de lance des changements qui concernent l’avenir de la jeunesse de France. Après tout, les enseignants sont, eux aussi, des experts de la pédagogie!

 

Le débat public me semble le seul moyen d’honorer et de faire vivre le pacte républicain. Notre pays a, plus que jamais, besoin de se retrouver dans «des valeurs communes qui soient reconnues par tous en chacun » (Albert Camus). Je veux croire que la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité sont ces valeurs qui nous unissent et, aussi, qu’il existe bien plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous divisent. Tandis que je vous écris cette lettre ouverte, Madame la Ministre, j’entends le cri des enfants dans la cour de l’école toute proche de mon domicile. Je ne sais rien de plus précieux, ni rien de plus beau, que ces visages d’enfants épanouis. Je ne sais rien de plus important, ni rien de plus grave, que cette responsabilité qui est la nôtre, et qui consiste à leur offrir une instruction de qualité et une éducation commune. La tâche devant nous est aussi immense qu’exaltante, aussi impérieuse que porteuse d’espérance.

 

Je n’ai pas la prétention d’apporter des solutions techniques à tous les problèmes que soulève la refondation de l’Ecole. C’est au ministère, à la communauté scolaire et à la société civile qu’il revient de les inventer. Mais je veux croire que le fil du dialogue n’est pas rompu. 

 

Je tiens à vous assurer, Madame la Ministre, de mon respect à votre égard, ainsi que de mon attachement inébranlable à l’Ecole de la République. Je n’ose espérer l’honneur d’une réponse de votre part.  Mais je vous prie de croire, Madame la Ministre, en l’expression de mes sentiments dévoués et respectueux.

 

Vive l’Ecole !

Vive la République !

Vive la France !

 

Daniel Guillon-Legeay.

Professeur agrégé de Philosophie. 

 

PS : Cette lettre ouverte a été adressée, comme il se doit, à Madame Najat Vallaud-Belkacem, Ministre de l'Education nationale, à l’adresse suivante:

http://www.najat-vallaud-belkacem.com/contact/

Lettre ouverte à Madame Najat Vallaud-Belkacem sur la réforme du collège.
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Pr S. Feye 30/01/2016 13:13

Toutes mes félicitations pour cette pensée clairement exprimée, avec laquelle je suis totalement à l'unisson! Une phrase seulement suscite mon doute et me paraît trop péremptoire:
"Avec l’innovation technologique, il acquiert une compréhension intellectuelle et une maîtrise raisonnée des outils numériques qui lui ouvrent les portes de l’avenir."
À mon sens, les portes de l'avenir pourraient très bien ne pas être ouvertes par les outils numériques. Seul l'avenir nous le dira, et si vous avez raison, je le reconnaîtrai. Mais j'envisage très bien aussi des élèves obligés d'écrire sur une ardoise, pendant que leur père guide une vieille carcasse de Mercedes transformée en charrue et tirée par un bœuf.
Pensez qu'il fut un temps à Rome où les appartements montaient d'un étage par siècle, et où l'on prévoyait un sixième étage pour le siècle suivant. Mais voilà, au lieu de cela, les invasions sont arrivées, et en réalité, il poussait des chicorées sur la place du Capitole...
Le temps est probablement plus cyclique que linéaire.
Mais à part ce minuscule bémol qui ne vise nullement à en diminuer la qualité, vos propos vous honorent et honorent la France.
Utinam multi eruditi vivo sermone Europaeo Institutionis vitam sic defendere possint!

Daniel Guillon-Legeay 31/01/2016 18:53

Merci beaucoup pour votre commentaire circonstancié et critique. "Le temps est probablement plus cyclique que linéaire" dites-vous? Je le crois aussi. Du moins, la représentation linéaire du temps à laquelle nous nous sommes habitués n'exclut pas la réalité cyclique du temps humain: des catastrophes émergent des inventions technologiques décisives, ainsi que des périodes de paix et de prospérité, lesquelles à leur tour se voient balayées par de nouvelles catastrophes. Je ne souscris guère à l'idéologie d'un progrès positif, universel, mécanique et inéluctable, mais plutôt à l'idée de quelques îlots de lumière dans un océan de ténèbres, à quelques avancées significatives en dépit du cours chaotique et erratique de l'histoire humaine.

Pour autant, s'agissant de l'éducation des enfants et de l'apprentissage des nouvelles technologies, mon propos ne se veut pas péremptoire; sans grande illusion, je me refuse à fermer la porte. En dépit de l'idéologie libérale qui commande nos politiques publiques, il y aura toujours des enseignants sincèrement épris, convaincus qu'il vaut mieux accompagner et éclairer les enfants vers un usage réfléchi et critique des nouvelles technologies plutôt que de les abandonner à la toute-puissance du marché et des géants de l'industrie. En somme, il n'est pas raison de se laisser aveugler par les mirages de l'innovation technologique; il n'est pas raison non plus de verser dans la technophobie. La technique est un mauvais maître, mais un serviteur utile.

isnard marc 28/01/2016 22:45

Monsieur ,
permettez moi de vous remercier , néophyte, votre contribution m'a permis de mieux comprendre le problème de l'école, et je n'ai pu m'empêcher de faire le parallèle avec les problèmes en matière de santé .Le pouvoir central dépossède le praticien de son pouvoir d'éducation avec des directives de bonnes pratiques permanentes plus souvent dictées par le contrôle des budgets à court terme sans aucune véritable politique de santé.Un millefeuille improductif qui s'alourdit chaque jour , souvent avec incohérence et négligence sur le long terme
L' Humain , le colloque singulier , le secret de la consultation se dérobent sous la pression omniprésente et dominante de l'informatique , du numérique ,des algorithmes, des statistiques certes incontournables .....
Peut être que l'évolution est trop rapide et que nous en vivons l'emballement ?????
Où et quand allons nous prendre le temps d'assimiler cette mutation par certains aspects mortifère?
Merci de nous aider à mieux comprendre ce qui est la base d'une société , l 'Éducation .

Daniel Guillon-Legeay 31/01/2016 18:23

Cher Marc,

Merci beaucoup pour votre commentaire. Il est malheureusement fort à craindre que les problèmes que vous évoquez dans le secteur de la santé ne soient guère différents de ceux que l'on rencontre dans celui de l'éducation. Pour une raison simple, je crois: l'un et l'autre restent les derniers qui n'ont pas été, jusqu'ici, entièrement soumis aux lois du marché. Or, ils représentent de considérables parts de marché à "conquérir" et à "pénétrer" (c'est à dessein que j'utilise un champ lexical qui s'applique aussi bien à l'activité économique qu'à l'activité sexuelle). Le discours de nos dirigeants argue d'une nécessaire "modernisation" de ces secteurs, quand il ne s'agit, en réalité, que de les livrer au profit et à la rentabilité. Ils feignent de se soucier de l'intérêt général; en réalité, ils se comportent comme des VRP à la solde des grandes industries. Car c'est la seule façon pour eux de se maintenir au pouvoir. L'idéologie n'est que l'autre nom de cette usurpation programmée.

Caroline Thuysbaert 28/01/2016 07:53

Cher Monsieur,
Votre lettre est claire, précise et agréable à lire. Je partage tout son contenu, étant moi-même professeur de latin, de grec, d'hébreu et de philosophie ! J'ai l'immense chance de diriger une école fondée il y a 20 ans déjà : Schola Nova (située au cœur de la Belgique francophone). C'est une école "hors contrat" (en termes français), qui ne reçoit aucun subside, puisque nos autorités ont refusé d'ouvrir une école "publique" où se pratiquent les Humanités classiques. Nous sommes, quelque part, déçus d'avoir dû recourir au privé... mais c'était malheureusement la seule manière de maintenir ces études. J'espère que votre ministre vous entendra... Les nôtres en Belgique sont restés sourds et muets.
Bonne chance, et sachez que, chez vos voisins du Nord, il y en a encore quelques-uns qui tentent de résister à la disparition de notre Patrimoine culturel européen. Et cela, au plus grand bonheur des enfants et des élèves : vous devriez voir combien ces études les rendent heureux de s'instruire ! C'est aussi une chose qu'on oublie souvent de dire...
Avec tout mon soutien,
Caroline Thuysbaert

Daniel Guillon-Legeay 28/01/2016 10:54

Chère Caroline,

Je vous remercie pour votre commentaire, votre aimable compliment et votre soutien (y compris sur Facebook). Je suis ravi de découvrir votre très belle et très originale initiative en vue de "résister à la disparition de notre Patrimoine culturel européen".

J'imagine qu'avec vos enseignants et vos élèves vous pratiquez également les nouvelles technologies, juste histoire de démontrer que l'on peut concilier le latin, le grec, les algorithmes et le numérique :-)

Je vous dis à bientôt et vous souhaite une bonne continuation et un franc succès dans votre entreprise.

PS: Je vous renvoie également vers mon article, publié sur ce blog : "Le latin et le grec, extrêmement autres, incroyablement nôtres" et, également, sous dans une version modifiée, dans le journal iPhilo.App : Ce que je dois au latin et au grec".

Cordialement

Daniel Guillon-Legeay

helene cusa 27/01/2016 11:55

Excellent texte .Vous aurez peut-être plus de chance , avec votre lettre , que tous vos prédécesseurs, enseignants du secondaire , du supérieur, historiens, linguistes, pédagogues, qui n'ont jamais reçu la moindre réponse. Même le professeur Rudolf von Thadden , grand historien et coordinateur des relations franco-allemandes sous le gouvernement Schröder , qui avait envoyé une lettre ouverte, dans la quelle il avait très courtoisement pointé certaines incohérences dans la réforme de l'enseignement des langues au collège, avait été très surpris de ne pas même recevoir un avis de réception. Cela ne lui était jamais arrivé de la part de responsables politiques français. Pagaille et bricolage semblent être les maîtres mots de ce qui se passe au Ministère.

Daniel Guillon-Legeay 27/01/2016 14:19

Chère Hélène,

Merci beaucoup pour ce beau compliment.

Croyez bien que je n’abrite pas grand espoir de recevoir de réponse de la part de Madame la Ministre, encore que ma lettre en formule clairement le souhait. D’abord, parce que je suppose que Madame la Ministre a d’autres priorités. Ensuite, parce que je ne prétends nullement pas atteindre à ce niveau d’excellence et de notoriété des prédécesseurs dans la lignée desquels vous avez l’amabilité de me situer. Enfin, parce que je crains fort que ma lettre ouverte ne soit, bien à tort, considérée comme purement polémique.

Il me semble que nous sommes placés devant l’alternative suivante: ou bien le dialogue au sein de l'Ecole reste possible, ou bien il est définitivement rompu entre le Ministère et l'ensemble de la communauté scolaire. Dans le premier cas, je considérerais avoir non seulement accompli mon devoir mais encore fait oeuvre utile, si peu que ce soit. Notre pays est en souffrance et en deuil, notre Ecole est au bord de l’implosion, et j’en appelle à un sursaut républicain. Car ce qui nous unit est plus important que ce qui nous divise. Dans le second cas, en l’absence de toute reprise du dialogue, il est à craindre des débordements inévitables, incontrôlables et fort préjudiciables pour l’ensemble du pays. Le professionnalisme, l’engagement, le dévouement des enseignants sont connus de tous, car nous en avons tous rencontré des exemples, à un moment ou à un autre de notre vie. Mais les attaques en tous genres contre l’Ecole, la dépréciation du métier, ainsi que la dégradation constante des conditions de travail, n’ont cessé d’éroder, depuis des décennies, le prestige, la noblesse et l’impact social de ce métier, pourtant réputé pour être « l’un des plus beaux du monde ». Les anciens, accablés et découragés, n’aspirent qu’à quitter le navire; les jeunes, effrayés, ne veulent plus le rejoindre. Qu’avons-nous fait à nos profs? Qu’avons-nous fait de notre Ecole?

De ce point de vue, la réforme du collège 2016 est d’une très grande pauvreté; elle se focalise sur des mesures de détail et rate l’essentiel concernant, notamment, la place et les missions de l’Ecole dans notre société en pleine mutation: faut-il faire de l’Ecole un sanctuaire à l’abri des modes en vogue et des troubles sociaux et politiques, ou, au contraire, la moderniser de fond en comble? Dans les deux cas, pour quelles finalités, selon quelles modalités et avec quels moyens ? Toutes ces questions de fond, et bien d’autres encore, doivent être placées au coeur du débat public, du moins si d’autres enjeux et considérations de type politique et / ou économique ne viennent pas le préempter.

Pour ma part, je veux croire que tout est question d’équilibre. La communauté scolaire est adulte; elle peut entendre ce type de questions, et apporter des réponses pertinentes. Il nous faut de toute urgence « prendre le temps de prendre le temps » pour réfléchir, chercher, proposer, débattre, tester; bref prendre le temps nécessaire (mais le temps de l’Ecole n’est pas celui de la politique…) pour inventer et prendre en main l’avenir de l’Ecole. Ensemble, nous devons rester unis.

Daniel Guillon-Legeay

Le Corroller Philippe 26/01/2016 10:31

Bien d'accord , Daniel , avec votre Lettre ouverte . Notamment concernant la nécessité de respecter la liberté pédagogique de l'enseignant . Toute personne ayant tenu un poste à responsabilités en entreprise le sait bien : c'est parce qu'on sait déléguer , c'est parce qu'on fait confiance à la créativité de ses collaborateurs
qu'ils donnent le meilleur d'eux-mêmes . Quant aux nécessaires réformes , permettez-moi d'ajouter celle-ci : redonner à la deuxième langue étrangère toute sa place . En particulier l'allemand : le moteur franco-allemand reste la meilleure chance de l'Europe , n'allons pas bêtement le négliger.

Daniel Guillon-Legeay 26/01/2016 13:14

Cher Philippe,

Je suis entièrement d'accord avec vous sur tous ces points. Ce que vous dites de la délégation peut d'ailleurs s'appliquer à tous les échelons , en l'occurrence du ministère vers le corps enseignant, de l'enseignant vers l'élève. On parle beaucoup d'"intelligence collective". Si c'est pour dire qu'à plusieurs, on va toujours plus loin que tout seul, alors va pour l'"intelligence collective". Cordialement. DGL

Pascale Rivault 26/01/2016 10:12

Merci Monsieur d'avois si bien résumé et présenté les arguments pour une vraie concertation. Malheureusement, je crains que votre phrase " Avec les humanités classiques, il s’approprie les fondements de son identité culturelle et acquiert une meilleure pratique de sa langue" décrive exactement ce qui est maintenant "politiquement incorrect".L'identité culturelle nous est désormais interdite, synomyme de racisme, colonialisme, etc, tous ces ismes qui entendent règler notre vie, intellectuelle et autre. J'étais professeur d'anglais, banlieue puis province, mais le latin m'a réjouie, formée et donné l'amour de la grammaire.
Merci.

Daniel Guillon-Legeay 26/01/2016 12:26

Chère Pascale,
Merci pour l'intérêt que vous portez à ce texte. Je suis d'accord avec vous: s'il fallait s'en tenir qu'au "politiquement correct", aux "éléments de langage" , il faudrait renoncer à penser et à écrire! Or, penser et écrire, c'est résister à une vision du monde que l'on veut nous imposer, pour tenter d'en faire entrevoir les limites et, aussi, pour proposer des alternatives. Cordialement. DGL

Caroline Bacon 26/01/2016 07:02

Une très belle lettre, précise, argumentée, qui montre une nouvelle fois l'importance de l'étude des humanités, et bien d'autres choses, du dialogue par exemple... Merci!

Daniel Guillon-Legeay 26/01/2016 09:06

Chère Caroline,
Merci beaucoup pour ce beau compliment. Au-delà, il me semble en effet nécessaire de réaffirmer dans discontinuer cette part de la culture indispensable à notre humanité, au moins autant que les innovations technologiques. Cordialement. DGL.

À propos

Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.