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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

31 Oct

L’homme irrationnel (Woody Allen)

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #CINEMA, #ART, #Woody Allen, #iPhilo

L’homme irrationnel (Woody Allen)

 

 

Lorsque d’Abe Lucas (Joaquim Phoenix), professeur de philosophie, prend son poste dans la petite université de Providence, sur la côte Est, sa réputation de penseur sulfureux l’a déjà précédé. Sans  compter la dépression sévère qui le pousse à se réfugier dans l’alcool. Très vite, il se trouve pris au beau milieu d’un triangle amoureux. Avec Rita (Parker Posey), collègue en mal de compagnie, et Jill (Emma Stone), son étudiante la plus brillante. A la faveur d’une conversation surprise dans un pub, Abe Lucas entrevoit soudain la possibilité de redonner du sens à sa vie… en commettant un crime qu’il estime juste.

 

1. Au cœur de l’univers allenien.

 

Avec L’Homme irrationnel, Woody Allen revient - une fois de plus - sur la question de savoir s’il est possible de commettre un crime en toute impunité et d’échapper aux tourments de la culpabilité et de la damnation. De façon assez transparente, L’Homme irrationnel s’inscrit dans la continuité de Crimes et délits, de Match Point et du Rêve de Cassandre. On le sait, chacune de ces trois oeuvres magnifiques apporte une réponse différente à la question posée. Dans Crimes et délits, il s’agit d’apprendre à vivre avec la culpabilité, tandis que dans Match Point, il s’agit au contraire de continuer à vivre dans le déni de celle-ci. En revanche, dans Le Rêve de Cassandre, le poids de la culpabilité entraîne les deux frères complices vers leur propre destruction. 

 

De ce point de vue, L’Homme irrationnel opère une sorte de synthèse : en croyant pouvoir échapper à la culpabilité après avoir accompli le crime parfait, son auteur se laisse cependant piéger par la force irrationnelle de ses sentiments (d’où le titre), ainsi que par sa fascination pour le Mal qu’il avait cru pouvoir convertir en Bien. A cela, il convient d’ajouter que L’Homme irrationnel rappelle certains aspects de Anny Hall (l’irrationalité est au fond de toutes les conduites humaines), ainsi que de Hannah et ses sœurs (comment échapper au désespoir et donner un sens à sa vie ?). Sans conteste, L’Homme irrationnel nous plonge, une fois de plus, au cœur de l’univers allenien. 

 

2. Entre la morale de Nietzsche et celle de Kant, faut-il choisir ? 

 

Le propos du film est d’autant plus piquant que l’homme irrationnel fait profession de rationalité. De fait, cette contradiction interne donne au film son allure et son ampleur : il commence comme une comédie et s’achève comme une tragédie : moins sombre que Match Point et que Le Rêve de Cassandre, mais plus dramatique que Crimes et délits. C’est également dans cette contradiction que résident, selon moi, la force et la faiblesse de L’Homme irrationnel.

 

D’un côté, en faisant le choix d’un tel personnage, le cinéaste s’octroie une grande latitude pour explorer la question de la liberté envisagée dans son rapport à la responsabilité et à la culpabilité, à travers la confrontation - revendiquée par Abe pour justifier son crime - entre deux types de morale : celle du surhomme nietzschéen, celle de l’homme pur kantien. Là est la force du film. Parce que le personnage principal est professeur de philosophie, il peut concevoir et théoriser rationnellement le sens et la portée de ses actes. Un homme peut-il se placer « par-delà le bien et le mal » pour commettre un crime, s’autoriser d’une quelconque légitimité quand la légalité échoue à confondre un salaud ? Pis encore, lorsque ce salaud est censé faire appliquer la loi au nom de la justice? Autant qu’à Nietzche, Woody Allen songe manifestement au Dostoïevski de Crime et Châtiment et des Frères Karamazov : « Si Dieu est mort, alors tout est permis », référence incontournable pour tous les penseurs existentialistes hantés par le spectre de l’absurde (Karl Jaspers, Albert Camus, Jean-Paul Sartre). Inversement, dans une perspective kantienne, le respect inconditionnel de la loi morale n’est-il pas le meilleur moyen de préserver la pureté du cœur, la paix de l’âme et l’équilibre de l’édifice social ? Un mauvais esprit aurait beau jeu d’affirmer que « si Kant a les mains pures, en revanche, il n’a pas de mains ». Abe  connaît son Hegel, et il sait que "Rien de grand dans l'histoire ne s'est accompli sans passions". Y compris le crime.

 

D’un autre côté, le personnage d’Abe Lucas est souvent décrit du point de vue externe (celui de Jill, celui de Rita). A cette première forme de distanciation s’en ajoute une seconde : celle du statut même de professeur de philosophie. Or, si ce mouvement réflexif permet de suivre le redoublement vertigineux inhérent à la conscience morale lorsqu’elle se confronte au réel, il fait perdre au film une grande part de son intensité dramatique, puisque les actes du personnage ne valent que comme illustration de la morale qu’ils sont supposés incarner ou contester. Ainsi, le motif rationnel (incarner une certaine conception de la justice) prend le pas sur le mobile sensible (échapper au désespoir et reprendre goût à la vie). 

 

De la sorte, le crime commis est à la fois posé et dilué dans la lumière de la justification a priori. Dans Crimes et délits, Match Point, Le Rêve de Cassandre, les personnages sont mus par des mobiles sensibles (qu’ils estiment valables) et, en même temps, troublés par les conséquences morales de leur acte. Ils sont, pourrais-je dire, comme « poussés au crime » par la logique aveugle de leurs passions égoïstes. Et c’est précisément ce déchirement intérieur  qui leur confère leur humaine densité. Dans L’Homme irrationnel, l’assassin agit prétendument au nom d’un idéal désintéressé (la justice pour autrui), sans comprendre qu’il est en réalité le jouet de son propre mal-être. Le professeur de philosophie excelle peut-être à manier concepts et doctrines, mais il échoue à sonder son âme et, plus encore, à faire preuve de sagesse pratique dans sa vie personnelle. De ce point de vue, il me semble que le ton adopté de la comédie - du moins, jusqu'à son point basculement vers le drame – dessert quelque peu le propos général du film. 

 

3. Tragi-comédie éblouissante et fable métaphysique divertissante. 

 

Il est vrai que Woody Allen oppose à l’hyper intellectualisme du personnage l’irrationalité des affects violents : ceux de l’amour, ceux de la mort (au passage, il n’est pas rare d’entrevoir, dans l’œuvre du cinéaste new-yorkais, le couple éternel d’Eros et de Thanatos entrain de danser un étrange tango). Mais que l’on prône telle doctrine plutôt que telle autre ne change rien à l’affaire ; en définitive, seule compte la force des sentiments. L’irrationalité vient à bout de l’homme qui fait profession de rationalité. Ainsi, l’expérience vécue contient en elle-même sa propre justification. L’hypothèse est amusante et séduisante pour faire un film tragi-comique ; mais est-elle convaincante ? Ne pêche-t-elle pas dans son principe, qui est d’admettre préalablement ce qu’elle prétend ensuite démontrer, à savoir que la philosophie n’aide nullement à vivre ? 

 

Il faut tout le talent de Woody Allen pour aborder ce sujet grave avec grâce et légèreté. Et pour faire observer in fine le paradoxe suivant : si la morale héroïque du surhomme nietzschéen est intellectuellement créatrice, elle n'est pas concrètement applicable; à l’inverse,  si la morale kantienne est en son fond passablement conformiste, elle reste peut-être la seule dont nous soyons réellement capables. Mais, dans le même temps, la désinvolture affichée par l’auteur à l’égard d’un sujet si grave peine parfois à convaincre. Mais, clairement, Woody Allen n’est pas de la trempe d’un cinéaste tel que Luchino Visconti par exemple : dans Le Guépard (1962), et surtout, dans L’Innocent (1976), le maître milanais nous laisse apercevoir la possibilité d’une toute autre morale, d’essence aristocratique et impitoyable pour les faibles. Le conformisme est-il la seule option possible ? 

 

En tout état de cause, il demeure que Woody Allen, tant par son savoir-faire indéniable que par son incroyable vitalité, nous entraîne avec grâce et élégance dans un abîme de perplexité et de réflexion. Dans une époque où la question morale est souvent la portion congrue des préoccupations mises au premier plan, il est heureux qu’un tel film soit largement diffusé et qu’il reçoive un accueil très favorable. L’œuvre de certains cinéastes contribue à nourrir notre esprit autant qu’à réjouir notre regard ; sans aucun doute possible, Woody Allen est de ceux-là. 

 

Woody Allen, notre frère. 

 

 

 

* Modifié le 1er novembre 2015

Ce texte est également paru dans iPhilo, le journal de philosophie en ligne.

Ce texte est également paru dans iPhilo, le journal de philosophie en ligne.

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Le Corroller Philippe 31/10/2015 18:01

Magistrale critique , cher Daniel , à laquelle on serait bien présomptueux de vouloir ajouter quoi que ce soit , tant elle ouvre avec bonheur le champ de la réflexion . Et redouble le plaisir que nous prenons aux films du philosophe de Manhattan . Permettez-moi , en revanche , une question qui m'a traversé l'esprit en lisant votre papier : que seraient devenus les philosophes s'ils n'avaient pas opté pour la philosophie ? Faire de la Raison raisonnante son activité quotidienne , se confronter chaque jour et à toute heure et toute sa vie à la rationalité...n'est-ce pas , peut-être, le seul moyen qu'on ait trouvé de fuir l'abîme que l'on décelait en soi ? Question triviale ? J'en ai bien peur ...

Daniel Guillon-Legeay 31/10/2015 19:21

Cher Philippe, je vous remercie pour votre bel éloge. Laissez-moi vous dire que mon propos ne prétend pas clore la discussion, mais bien plutôt l'ouvrir. Après tout, d'autres spectateurs et admirateurs de notre hypocondriaque new-yorkais préféré pourraient ne pas être d'accord avec moi. Et il serait intéressant que, sur un blog de philo à destination du grand public, nous puissions nous mettre d'accord sur nos désaccords (titre allenien en diable, au demeurant).

Pour ce qui est de votre question concernant les philosophes (que seraient-ils devenus s'ils n'avaient pu s'adonner à la philosophie?), elle est, posée ainsi, tout à fait insoluble. Avec des "si".... on peut réécrire l'histoire à notre guise, mais en pure perte (du moins, en demeurant bien loin de la vérité). En outre, la question est peut-être mal posée (si je puis me permettre...), puisqu'elle pose comme acquis ce qui est précisément à construire ou, pour le dire autrement, elle prend l'effet pour la cause. En effet, les philosophes sont devenus philosophes parce qu'ils éprouvaient avant tout cette soif de savoir et, surtout, cette capacité à s'étonner devant le réel. Aristote, après Platon, fait de l'étonnement le moteur de la philosophie, mais aussi de la science et même de la mythologie: "Ce fut l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques... Or, apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (et c'est pourquoi aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux)." (Métaphysique, A, 2). Les enfants s'étonnent devant le réel qu'ils ne comprennent pas. Et c'est précisément cette soif de comprendre et de savoir qui engendre les vocations de philosophe, de savant, de poète... Si les philosophes n'avaient pas pu s'adonner à la philosophie, que seraient-ils devenus, me demandez-vous? Je suppose qu'ils seraient devenus savants (ils furent d'ailleurs, pendant très longtemps l'un et l'autre) ou poètes... ou fous !

Pour terminer, s'adonner exclusivement à la philosophie et consacrer sa vie entière à la raison raisonnante constitue une expérience intense d'enrichissement intérieur (l'usage de concepts adéquats permet d'augmenter notre puissance d'agir dirait Spinoza). Pour autant, il ne faut pas non plus s'aveugler: " Deux écueils: exclure la raison, n'admettre que la raison" (Pascal). La beauté d'un corps de femme, d'un poème, d'un film de Woody Allen, le silence de la méditation, la culture d'un beau jardin ou l'apprentissage d'un art offrent également de formidables occasions d'apprendre et de se réjouir des trésors de la vie. Cordialement. DGL

Cannelle 31/10/2015 15:43

Oui Woody Allen et tous ses films (même les moins réussis mais on lui pardonne aisément étant donné le nombre très élevé d'oeuvres magistrales) nourrissent notre esprit, nous questionnent intelligemment et avec humour...Merci pour cet article qui dépasse les critiques cinématographiques habituelle et "plan plan"..

Daniel Guillon-Legeay 31/10/2015 17:27

Chère Cannelle, Je sais que , tout comme moi, tu aimes Woody Allen depuis toujours, que Woody est un peu comme un grand frère qui nous accompagne et nous fait rire de tout, et même de choses horribles. Je te remercie pour ton commentaire délicieux. Oui, Woody comme un frère. DGL

Lingot 31/10/2015 13:17

Un article remarquable en tous points, tant par son intelligente analyse du film de Woody Allen que par sa mise en perspective philosophique .

Daniel Guillon-Legeay 31/10/2015 14:06

Chère Hélène, je vous remercie pour cette appréciation élogieuse. DGL

À propos

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