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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

08 Oct

Humanité, entre animalité et rationalité

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #NATURE-CULTURE, #FrancisWolff, #Aristote

Jane Goodall, célèbre primatologue britannique.

Jane Goodall, célèbre primatologue britannique.

Lundi 5 octobre 2015,  les « Lundis de la philosophie » animés par Francis Wolff ont repris leur cycle de conférences, données à l’Ecole Normale Supérieure (rue d'Ulm, Paris) et ouvertes au grand public.

 

Devant une salle comble et un auditoire extrêmement attentif, Francis Wolff a ouvert le cycle qui, durant le premier semestre, sera consacré à la question anthropologique : « La rationalité humaine comme conséquence de son animalité ». Il s'agit d'un aperçu synthétique des positions qu’il soutient sur ce problème de la définition de l'être humain, et qu'il a développées dans ses ouvrages (1). Au fond, l'enjeu de la question posée est de savoir ce qui nous distingue des bêtes et des machines.

 

Je publie ici le résumé de cette conférence, avec l’aimable autorisation de l’auteur, en respectant la forme qu’il a bien voulu lui donner.

 

*****

 

Il y a, aujourd’hui, deux façons opposées et symétriques de nier la spécificité humaine.

 

D’un côté, on soutient que les traditionnels « propres » de l’homme (le langage, la culture, le symbolique, la réflexion, l’art, etc.) « se trouvent » déjà chez « l’animal » et que l’homme n’est donc qu’un animal comme les autres — avec les diverses conséquences qu’on peut en tirer tant sur le plan épistémologique (jusque dans certains courants de l’anthropologie culturelle) ou moral (animalisme, anti-humanisme, etc.).

 

D’un autre côté, on soutient que la « rationalité » n’est nullement le propre de l’humanité, puisqu’elle est le fait des machines informatiques qui n’ont nul besoin d’une conscience animale ni même d’un support biologique— avec les diverses conséquences qu’on peut en tirer tant sur le plan épistémologique (jusque dans certains courants cognitivistes des sciences humaines) et moral (transhumanisme, post-humanisme, etc.).

 

Contre ces deux négations, nous soutiendrons, classiquement, que l’on peut encore définir l’humanité par l’étroite union d’une rationalité (à condition de ne pas la confondre avec l’intelligence — naturelle ou artificielle) et d’une animalité biologique : c’est parce qu’il est un certain type de vivant social parlant qu’il est « rationnel » dans le double sens de la rationalité théorique et morale.

 

Nous tenterons en effet d’inférer les caractéristiques de la rationalité.

 

D’une part, la rationalité découle de la forme singulière de la communication humaine, la structure prédicative : parler l’humain, c’est dire à quelqu’un quelque chose de quelque chose — ce qui donne accès à la négation, au possible et à l’argumentation, mais aussi à une ontologie de choses, d’événements et de personnes, avec diverses conséquences anthropologiques (l’homme comme animal métaphysique, théologique, artiste, etc.).

 

D’autre part, la rationalité se déduit de la forme singulière de la conscience humaine: penser humainement, c’est pouvoir prendre ses propres croyances pour objet de ses croyances, ce qui donne accès à la notion de vérité, et pour objet de ses désirs ses propres désirs, ce qui donne accès à la notion de liberté.

 

L’animalité ne se conçoit donc pas, chez l’homme, sans la rationalité, qui n’est qu’un développement hypertrophique du langage ; et réciproquement, il n’y a pas de rationalité sans une base naturelle, puisqu’elle n’est qu’un repli de la conscience animale sur elle-même.

 

 

*****

 

Francis Wolff, à l'évidence, s'inscrit dans la tradition de son maître, Aristote, lequel a proposé cette définition devenue classique : "L'homme est par nature un animal politique et, seul de tous les animaux, il possède la parole " (2). Dans le même temps, Francis Wolff retravaille et enrichit la définition aristotélicienne de l'être humain à la lumière des développements de la philosophie et de la science contemporaine: l'anthropologie, la psychanalyse, la linguistique, les sciences cognitives...

 

Je partage avec Francis Wolff cette conviction selon laquelle cette définition classique de l'être humain est non seulement vraie, mais encore nécessaire et efficace. Elle prend à contre-pied plusieurs courants idéologiques qui, de nos jours, tendent à faire de l'être humain soit un animal comme les autres (l'animalisme, l'écologisme), soit un être quasi divin (le transhumanisme). En d'autres termes, un être dont l'essence ne se comprend, par rapport à celle de l'animal, que par assimilation ou par rupture. Dans un cas, en effet, on apparie l'homme à l'animal pour rabattre de la présomption du premier à l'égard du second (comme dirait Montaigne); mais ce faisant, à trop vouloir rappeler leur genre commun, on finit par rater leur différence spécifique. Inversement, on attribue à l'être humain une singularité extraordinaire, pour bien le démarquer des bêtes et lui proposer de vivre dans un au-delà de son animalité originelle ; le transhumanisme fait en effet ce pari de vaincre à terme, grâce aux nouvelles technologies, la maladie, la vieillesse, la mort, la souffrance... et les inégalités. 

 

Cette conférence (3) extrêmement dense dans son contenu, riche dans ses implications et agréable dans sa forme, offre des éléments forts pour essayer de repenser le statut de l'être humain, cet animal décidément pas comme les autres. Que Francis Wolff en soit ici chaleureusement remercié.

 

 

1. Francis Wolff, Dire le monde (PUF, Paris, 1997)

2. Aristote, La politique ( I, 2, traduction Jean Tricot, éd. Vrin).

3. Pour retrouver l'intégralité de la conférence,  se rendre sur le site de l'ENS : http://savoirs.ens.fr/

Commenter cet article

Le Corroller Philippe 09/10/2015 10:24

Cher Daniel ,
Une phrase de votre résumé m'a arrêté : " la rationalité , qui n'est qu'un développement hypertrophique du langage " . Les muets n'auraient donc pas accès à la rationalité ?
Bon courage !

Daniel Guillon-Legeay 09/10/2015 13:30

Cher Philippe, C'est une très bonne question! Toute la question est celle de savoir comment on définit le langage. Or, il ne faut pas le réduire à la parole articulée qui n'en constitue qu'une modalité; la langue des signes en est une autre. Voir "Le cri de la mouette" d'Emmanuelle Laborit par exemple. Je reviendrai sur cette question dans mon prochain article. DGL.

Daniel Guillon-Legeay 08/10/2015 20:44

Cher Hervé,
Je comprends votre impression : ce résumé n'est qu'un résumé. Bientôt, vous pourrez retrouvez l'intégralité de la conférence sur le canal de l'ENS (j'ai inséré le lien dans le corps de l'article). Par ailleurs, et plus modestement, mon article reviendra sur la question du propre de l'homme. Patience ! Merci beaucoup. DGL

Hervé BOURGOIS 08/10/2015 19:27

L'article est juste une incitation à s'intéresser à cet auteur... mais sans expliciter... Je reste donc sur ma faim. Ceci dit, le problème de dire que "l'homme est un animal doué de parole", c'est que l'homme est une abstraction qui n'existe pas en tant que telle. Lorsque nous parlons de l'homme, nous parlons d'un tout, d'une phylogenèse qui intègre le langage. Moi en tant qu'individu, je ne fais qu'hériter de ma phylogenèse, je n''ai que la faculté d'utiliser la langue issue de ma communauté et la rationalité qui en découle. Je suis rationnel parce que j'admets les vérités (croyances) humaines, l'ordinateur que je fabrique est rationnel parce qu'il respecte ces mêmes vérités, l'animal est rationnel sur la partie de ma phylogenèse que je partage avec lui, sur les croyances que nous avons en communs. La seule question intéressante est de savoir si nous pouvons changer notre phylogenèse... donc nos croyances. Il semble que non.

À propos

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