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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

25 Sep

Mustang ou les figures de la liberté (1/2).

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #CINEMA, #Mustang, #iPhilo, #Liberté

Mustang, film de Deniz Gamze Ergüven

Mustang, film de Deniz Gamze Ergüven

Synopsis

 

C’est le début de l’été. C'est aussi le dernier jour de l'année scolaire. Sur le chemin du retour, Lale et ses quatre sœurs s’attardent le long de la plage et jouent avec des garçons. Juchées sur leurs épaules, telles de fières amazones, elles s’éclaboussent et se bousculent les unes les autres… sans se douter encore que ces jeux innocents vont déclencher un véritable scandale dans leur village. La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger. Entre les jeunes filles et les adultes, c'est le début de la confrontation...

 

Reflets dans un oeil d'homme.

 

Ce premier film de la jeune réalisatrice franco­turque Deniz Gamze Ergüven est, selon moi, un coup de maître, tant pour sa beauté formelle que pour la force de son propos. Le portrait des jeunes filles pleines de fougue et de joie de vivre est absolument  bouleversant. De ce point de vue, la séquence de préambule est magnifique : la cinéaste filme les longues crinières soyeuses des filles, leurs éclats de rire, leurs jeux dans l’écume des vagues et les reflets du soleil, leurs corps ondulants, souples et pleins de vigueur juvénile. Pour autant, les jeunes filles ne cherchent pas à s’exhiber ni à séduire les garçons. Si impudeur il y a, elle n’est pas dans leur conduite; elle est dans le regard des adultes. Ce sont en effet les adultes qui croient percevoir dans ces jeux la manifestation d’un érotisme débridé. Cette problématique les obsède, les fascine et les effraie. Et c’est sans doute cette ambivalence qui explique la violence de leurs réactions…

 

Je suis d’accord pour voir dans ce film « comme une métaphore de la schizophrénie turque, écartelée entre patriarcat et modernité », « une fable stylisée, qui file comme un cheval au galop». En revanche, je ne pense pas, comme l'affirme la critique de cinéma, que « le véritable sujet (du film), est la puissance subversive de la libido féminine. Les gardiens de l’ordre ont beau ériger des prisons pour l’étouffer, leurs murs ne résistent pas à sa force tellurique»[1]. La libido féminine, dans le film, est un ressort puissant qui agit en creux (fantasmée ou honnie par les adultes). Mais la véritable question clairement posée par le film est celle de la liberté, à tel point qu’il m’est impossible de ne pas songer, en le voyant, à ce très beau texte de Nietzsche : Les trois métamorphoses de l’esprit[2]. Le film de la jeune cinéaste franco-turque constitue une parfaite illustration de ce magnifique texte de Nietzsche consacré au chemin de l’esprit en quête de la liberté véritable. Il me semble en effet que chacune des cinq héroïnes incarne une figure différente de la liberté en devenir.

 

La liberté n’est jamais donnée d’avance ; elle se conquiert. Selon Zarathoustra, elle advient selon un mouvement qui procède par transformations continues et successives. Par métamorphoses, précisément : « Je vais vous dire trois métamorphoses de l'esprit: comment l'esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant »[3]. Dans ce texte aux allures de parabole évangélique, Nietzche explore précisément toutes les possibilités qui s’offrent à l’esprit humain pour affronter l’oppression et tenter de s’en affranchir: la soumission, la fuite, la résistance ou la création. En chacune de ses métamorphoses, l’esprit épouse des figures qui symbolisent les moments de ce processus : le chameau, le lion et l’enfant. 

 

La première métamorphose de l'esprit: le chameau.

 

« Il est maint fardeau pesant pour l'esprit, pour l'esprit patient et vigoureux en qui domine le respect: sa vigueur réclame le fardeau pesant, le plus pesant. ». La liberté ne s’exerce jamais à vide. Pour s’affirmer, elle a besoin de se confronter à la résistance du monde extérieur (la nature et/ou la société). La première attitude de l’esprit face à la contrainte est, bien entendu, l’acceptation, la soumission. Dans cette optique, le sérieux, l’engagement, le poids des responsabilités, l’humilité, l’abnégation, le dévouement, le maintien de l’ordre établi peuvent faire figure de consentement libre. Dans cette confrontation, l’esprit éprouve sa force et sa résistance à proportion du fardeau qu’il peut supporter. C’est la figure du chameau : « « L'esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants: tel le chameau qui sitôt chargé se hâte vers le désert, ainsi lui se hâte vers son désert. ». Cette acceptation du réel est vécue comme une forme d’héroïsme ; à défaut de pouvoir (ou de vouloir ?) changer le réel, on l’accepte, on l’endure et on le supporte tel qu’il s’impose à la volonté : « Qu'y a-t-il de plus pesant! Ainsi interroge l'esprit robuste. Dites-le, ô héros, afin que je le charge sur moi et que ma force se  réjouisse. ».

 

Nietzche évoque plusieurs formes de soumission et d’acceptation (mais que je ne puis ici détailler). Car la soumission offre bien des visages. Il y a celle de l’esclave qui, conscient de son impuissance à supprimer le rapport de force et de subordination qui l’opprime, l’accepte et s’y soumet pour rester en vie. A l’image des cinq sœurs séquestrées dans la maison familiale, qui s’efforcent par tous les moyens d’endurer l’ennui, les brimades, la promiscuité, la chaleur de l’été, l’autorité brutale. Plus encore, les deux sœurs les plus âgées finissent par se soumettre à la loi des mariages arrangés. A défaut de pouvoir se soustraire au régime patriarcal dans lequel on entend les enfermer, elles choisissent de fuir la prison du présent pour intégrer la prison d’un avenir déjà tout tracé : l’une parvient à épouser le garçon qu’elle aime, l’autre à épouser un parfait inconnu. Certes, la différence est importante, mais elle ne supprime pas les termes du problème : l’oppression, la soumission à la contrainte.

 

Il existe encore une autre forme de la soumission : celle de l’esclave qui aliène sa liberté en devenant le complice de la volonté de son maître. A cet égard, le portrait des adultes dans le film est tout à fait significatif : les adultes - hommes et femmes -  reproduisent un schéma d’oppression séculaire parce qu’il leur confère - en apparence du moins - une place dans la société, un pouvoir sur le désir et sur le corps des femmes. Il n’est pas rare en effet, comme le remarque Spinoza, que des hommes "se battent pour leur servitude comme s'ils combattaient pour le salut de leur âme" [4]...

 

Suite dans le prochain article...

[1] Isabelle Régnier, dans le journal Le Monde du 20 mai 2015

[2] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

[3] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

[4] Baruch Spinoza, Traité Théologico-Politique.

Ce texte est également paru dans iPhilo, le journal de philosophie en ligne.

Ce texte est également paru dans iPhilo, le journal de philosophie en ligne.

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Guillon-Legeay Daniel 26/09/2015 17:47

Je viens de lire dans le journal Le Monde un article relayant l'intervention de Thomas Piketty qui pointe « le manque de démocratie en Europe ». Lui aussi pense que «C’est aux citoyens de faire pression sur leurs gouvernements ». Je vous laisse apprécier :-) Suivre le lien: http://www.lemonde.fr/festival/article/2015/09/26/thomas-piketty-c-est-aux-citoyens-de-faire-pression-sur-leurs-gouvernements_4773113_4415198.html

Le Corroller Philippe 26/09/2015 11:36

Merci , cher Daniel , de nous le rappeler : " La liberté n'est jamais donnée d'avance ; elle se conquiert ". L'actualité vient encore de nous en donner un exemple avec ce Salon de la femme musulmane de Pontoise où l'on a pu voir des imams prêcher la soumission de la femme à son mari , au mépris de l'égalité homme-femme , garantie par les lois de la République . Après les deux Femen et leur protestation spectaculaire , seule une députée socialiste , Céline Pina , a eu le courage de s'insurger , tandis que l'ensemble de la classe politique , gauche et droite confondues , observait un silence assourdissant . Comment , dans ces conditions , ne pas comprendre le discrédit qui frappe aujourd'hui notre personnel politique ? Dans nos démocraties , le respect de la laïcité est l'une des conditions premières de la liberté : si nos hommes politiques n'ont pas le courage de la faire respecter , à quoi servent-ils ?

Guillon-Legeay Daniel 26/09/2015 12:52

Bonjour Philippe,

Je suis d'accord avec vous. Confortablement installés dans nos existences et nos canapés, nous pourrions être tentés de regarder le film Mustang comme une chronique exotique, charmante et bouleversante, mais très éloignée de nous. Or, c'est précisément cette fausse évidence de la liberté que je tente de contrer en m'appuyant sur ce très beau texte de Nietzsche. L'épisode auquel vous faites référence corrobore en effet cette certitude que rien n'est jamais acquis. Et qu'à trop vouloir acheter la paix sociale, on finit par céder sur l'essentiel. A nos hommes politiques, il manque essentiellement le courage de prendre position dans le débat démocratique (je ne parle pas des petites phrases assassines qui ne visent que l'ego: celui de l'adversaire qu'on veut abattre, ou le sien qu'on veut flatter en surfant sur le vent de la polémique). Je ne vois pas d'autre réponse que celle d'une société mobilisée dans une défense citoyenne de ses valeurs. DGL

Cannelle 25/09/2015 22:12

Merci!! Vite la suite!!

Guillon-Legeay Daniel 26/09/2015 12:44

Ca y est: la suite est arrivée ! merci pour ce bel enthousiasme. DGL

À propos

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