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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

26 Sep

Mustang ou les figures de la liberté (2/2)

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #CINEMA, #Mustang, #iPhilo

Mustang ou les figures de la liberté (2/2)

La seconde métamorphose de l’esprit : le lion.

 

Mais il arrive que l’esprit s’épuise dans le désert des traditions figées. Car l’esprit possède en lui une force inépuisable et indomptable. Alors, il s’agace contre l’intransigeance du devoir à accomplir, il proteste contre l’ordre immuable et transcendant qui le surplombe. C’est alors que « s'accomplit la seconde métamorphose: ici l'esprit devient lion, il veut conquérir la liberté et être maître de son propre désert. Il cherche ici son dernier maître: il veut être l'ennemi de ce maître, comme il est l'ennemi de son dernier dieu; il veut lutter pour la victoire avec le grand dragon. Quel est le grand dragon que l'esprit ne veut plus appeler ni dieu ni maître? "Tu dois", s'appelle le grand dragon. Mais l'esprit du lion dit: "Je veux." » [1].

 

L’esprit se fait lion ; il rugit pour briser le carcan des préjugés et des traditions, pour conquérir son espace et tracer sa propre voie : « Des valeurs de mille années brillent sur ces écailles et ainsi parle le plus puissant de tous les dragons: "Tout ce qui est valeur - brille sur moi. Tout ce qui est valeur a déjà été créé, et c'est moi qui représente toutes les valeurs créées. En vérité il ne doit plus y avoir de "Je veux"! Ainsi parle le dragon »[2].  La loi morale prétend tirer sa légitimité et son autorité d’une origine divine, et c’est à ce titre qu’elle prescrit aux hommes leur devoir et exige d’eux une obéissance inconditionnelle. Toute contestation humaine s’apparente alors au pire des crimes : l’impiété.

 

Dans le film, les cinq soeurs incarnent cet esprit de rébellion comme, par exemple, lorsqu’il s’agit pour elles de s’échapper de la prison familiale et de fuguer. Leur désir est de se rendre, à égalité avec les garçons, à un match de football. Ce faisant, elles bravent l’interdit. La caméra saisit ce moment de grâce lorsque, l’air bravache, embarquées à l’arrière d’une camionnette, elles laissent flotter leurs cheveux dans le vent et dans la lumière du soleil couchant.

 

Hélas, en dépit de la solidarité très forte qui unit la fratrie, se nouent des drames personnels, se mettent en place des trajectoires individuelles. L’une des cinq sœurs va incarner, davantage que les autres, cette rage du lion qui « veut conquérir la liberté et être maitre de son propre désert », en allant jusqu’à prendre des risques insensés: braver ouvertement l’autorité de l’oncle, ou encore se donner au premier garçon venu… « Se faire libre, opposer une divine négation, même au devoir: telle est, mes  frères, la tâche où il est besoin du lion. » enseigne Zarathoustra[3]. Dans le film, on craint à chaque instant que le piège ne se referme sur la jeune fille. Par provocation, elle feint même de se conformer à l’image abjecte que les adultes lui renvoient d’elle. « Conquérir le droit de créer des valeurs nouvelles - c'est la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux. En vérité, c'est la un acte féroce, pour lui, et le fait d'une bête de proie » prévient Zarathoustra. Le tragique naît de cette confrontation entre l’ordre du vouloir humain et celui qu’impose la force du destin. Au « tu dois » que veut imposer la loi du patriarcat, la jeune rebelle finira par opposer un fracassant « je veux »… Dans la continuité de Nietzsche, Albert Camus ressaisit fort bien ce mouvement intérieur de la révolte qui engendre la conscience de soi: "Si confusément que ce soit, une prise de conscience naît du mouvement de révolte: la perception, soudain éclatante, qu'il y a dans l'homme quelque chose à quoi l'homme peut  s'identifier, fût-ce pour un temps... Ce qui était d'abord une résistance irréductible de l'homme devient l'homme tout entier qui s'identifie à elle et s'y résume. Cette part de lui-même qu'il  voulait faire respecter, il la met alors au-dessus du reste et la proclame préférable à tout, même à la vie."[4].

 

La troisième métamorphose de l’esprit : l’enfant.

 

Refuser d’obéir des diktats, à des commandements, à des traditions constitue une étape nécessaire mais non suffisante pour accéder à la liberté. Il ne suffit pas de dire « non » et de détruire, il faut encore poser un grand « oui » à la vie et créer de nouvelles valeurs. C’est là la troisième  métamorphose de l’esprit : « comment enfin le lion devient enfant ». « Mais, dites-moi, mes frères, que peut faire l'enfant que le lion ne pouvait faire? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant? » demande Zarathoustra [5] . Comment un enfant pourrait-il réussir là où a échoué le lion ? Le film illustre parfaitement la réponse de Zarathoustra : « L'enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation: l'esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde »[6]. Emmurées vivantes dans une maison transformée en bunker et en usine à mariages, enfermées à l’ombre au cœur de l’été, les cinq sœurs se recréent un monde imaginaire. Par le jeu, elles s‘échappent hors de l’espace clos et du temps suspendu. Elles réenchantent le réel. Corps féminins gracieux, longues chevelures emmêlées saisies dans une lumière laiteuse… La réalisatrice Deniz Gamze Ergüven ne se prive pas de filmer ces scènes de jeu : un lit se métamorphose en piscine, le morceau de chiffon en robe de princesse, la dérision en arme contre le sérieux. On retrouve dans ces scènes d’intérieur les mêmes explosions de fougue juvénile que dans les scènes d’extérieur du préambule. Avec la mer en moins, et les barbelés en plus. Pareilles à des chevaux sauvages, les filles incarnent la liberté à l’œuvre dans la Nature, contre toute forme de déterminisme et de contrainte.

 

Mais il y a plus encore. Des enfants de quinze ans ne peuvent ni changer le monde ni même inventer leur propre vie. "Ne vois-tu pas aussi que, à l'instant précis où s'ouvrent les loges, les chevaux, malgré leur impatience, ne peuvent s'élancer aussi soudainement que le souhaite leur esprit lui-même?"[7]. Toutefois, il faut beaucoup d’innocence et de force intérieure pour imaginer qu’un autre monde est possible. Contre la tyrannie des traditions patriarcales, Lale, la plus jeune des cinq sœurs, sait précisément que l’école constitue l’un des plus beaux terrains de jeux pour un esprit épris de liberté.

 

Pour Charlotte

 

PS : A l’instant de rédiger ces lignes, j’apprends que Mustang a été sélectionné pour représenter la France aux prochains Oscars. Je ne puis que m’en réjouir.  

 


[1] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

[2] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

[3] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

[4] Albert Camus, L’homme révolté.

[5] Ibid.

[6] Ibid

[7] Lucrèce, De la nature des choses, livre II.

Ce texte est également paru dans iPhilo, le journal de philosophie en ligne.

Ce texte est également paru dans iPhilo, le journal de philosophie en ligne.

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