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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

03 Jun

Les saisons du cœur

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #ART

Vocal Mania Au fil des saisons (mai 2015)

Vocal Mania Au fil des saisons (mai 2015)

 

 

Une fois de plus, l’école de chant Vocal Mania met son talent au service des plus démunis : en mars, elle soutient la cause de l’Institut National des Jeunes Aveugles ; en mai elle s’engage aux côtés de l’association « Petits pas des Anges »[1]. Il y a toujours un combat à mener quelque part, et Véronique le sait bien. Muse charismatique aux cheveux blonds comme les blés, magicienne du talent des autres, Véronique possède à la fois la fougue d’un général en campagne et le cœur empli d'une profonde générosité.

 

A partir du thème principal « le fil des saisons », le spectacle déroule une série de tableaux chantés, mis en scène avec élégance. Clémentine est serveuse dans un café parisien. Quand elle ne s’active pas auprès des clients, elle guette derrière la vitre les nuages qui se font et se défont. Pour occuper le temps qui passe, elle  observe le temps qu’il fait. Le dispositif est simple et efficace. Sur le plan scénique, il offre un point fixe et assuré à partir duquel il est loisible d’observer toutes sortes de mouvements et de changements ; sur le plan narratif, il permet d’entrelacer le fil des saisons et le fil du temps, selon une trame  proposée par Chanson des 4 saisons de Grand Corps Malade : « on est les témoins impuissants du temps qui trace, du temps qui veut… ».

 

 Le temps de la météorologie et le temps de la chronologie sont-ils deux réalités distinctes, ou seulement deux aspects d’une seule et même réalité ? Sur ce point, la langue française nous a fort diplomatiquement conservé ce merveilleux doublet, laissant aux philosophes la tâche de disputer et le soin de trancher. On remarquera néanmoins que le changement des saisons fournit à la conscience un critère indiscutable (du moins, il semble) pour mesurer l’écoulement des années. Le cycle des saisons enveloppe-t-il à lui seul l’essence du temps, ou n’en est-il qu’un simple reflet ? N’est-ce pas plutôt le temps qui gouverne le fil des saisons et lui confère ainsi sa circularité ?

 

Certes, il n’a pas manqué de philosophes pour explorer les paradoxes du temps, ni de poètes pour scruter le visage double de Saturne, « ce dieu fort inquiétant qui préside aux choses du temps » (Georges Brassens). Son mystère ne laisse pas d’inquiéter et de fasciner. Car là se trouve la blessure que rien ni personne ne peut guérir, pas plus l’amour que la gloire ou que la richesse. En somme, le spectacle dévide le fil des saisons (la nature extérieure) pour mieux dépeindre nos joies et nos chagrins (les tourments de notre vie intérieure). Le monde entier (la nature, la société, l’histoire ; en un mot, le réel) se répercute nécessairement dans notre être, car il nous est impossible de ne pas en ressentir les effets: la joie, la tristesse, la colère, l'amour, la haine, le chagrin, la peur... A ces répercussions constantes et inévitables, la philosophie a donné le beau nom de passions.

 

Chaque saison bien sûr possède sa propre tonalité, sa couleur et sa saveur, et suscite dans notre âme autant d’impressions particulières. Au gré des chansons, le spectacle déroule le fil des saisons et dessine la palette des sentiments qui s’y rapportent. L’intense sensation de liberté que procurent les vacances au bord de la mer, l’effet revigorant de l’air iodé, de la chaleur et de la lumière nous dispensant leurs bienfaits … Couleurs mordorées de l’automne qui font paraître la nature dans l’éclat de son crépuscule et instillent dans notre âme un sentiment de sourde mélancolie... Magie d’un noël blanc qui enchante les enfants et laisse imaginer aux plus grands, durant un court instant, la possibilité d’un monde humain enfin rendu à la raison et à la paix. Longueur de l’hiver aussi, qui engonce les corps et plonge les cœurs si avant dans l’obscurité que certains n’en peuvent plus et choisissent d’ « éteindre le feu brûlant derrière la façade de leurs yeux. Dans un éclair blanc » (Francis Cabrel)… Puis reviennent les eaux de mars qui font refleurir la nature : « C’est un tronc qui pourrit, c’est la neige qui fond, le mystère profond, la promesse de vie... » (Georges Moustaki). Le printemps est un miracle de la nature: il s'installe lentement, nous environne de douceur et nous éblouit par sa beauté. Mais le printemps est aussi un miracle de l'esprit: c'est avec raison que l'âge se compte en nombre de printemps, et c'est à tort que l'on croit les choses figées à jamais. Une renaissance est toujours possible.

 

Les poètes savent la puissance des métaphores : en évoquant les saisons du ciel, ils retracent en vérité les saisons du cœur humain, au point de nous faire croire que l’on pourrait « changer le monde avec des roses » (Laurent Voulzy). Bien sûr, c’est chose impossible. Et pourtant, contre cet impossible, l’art nous fait entrevoir « le champ des possibles », comme par manière d’inviter à la résistance contre l’inéluctable qu’on voudrait imposer aux hommes pour mieux les garder esclaves. Sur la scène, des hommes et des femmes venus de tous horizons ont célébré cette joie d'être ensemble et ce désir d'un monde plus fraternel.

 

Mais rien ne dit qu’au jeu des métaphores, la pensée armée de concepts perde au change. Le philosophe Héraclite d’Ephèse a formulé, pour la première fois et pour toujours, cette vérité universelle sur l’incessante mobilité de toutes choses: tout coule, tout passe : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même  fleuve ». Nous le savons bien, ce mouvement cosmique perpétuel englobe, sans distinction aucune ni exception possible, hommes, bêtes, nuages, fleuves, océans et montagnes. Le poète saisit cette vérité et en ressent une profonde mélancolie : « Avec le temps, va, tout s'en va / On oublie le visage et l'on oublie la voix / Le coeur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller chercher plus loin / Faut laisser faire et c'est très bien. » (Léo Ferré). 

 

Faut-il s’affliger ou, au contraire, se réjouir face à la fuite du temps et à l'écoulement de toutes choses ? La plupart du temps, nous alternons entre l’une et l’autre de ces attitudes, selon le caractère, selon l’âge, selon les circonstances, selon l’humeur, ou encore selon le temps qu’il fait. D’un côté, nous savons bien –même si nous ne voulons pas le croire - que rien ne subsistera de tout ce que nous aurons aimé et bâti. A la fuite inexorable du temps, à la force de l’oubli, il est vain de chercher à s’opposer, et illusoire de vouloir se soustraire. Mais, d’un autre côté, que deviendrions-nous sans cette échappée du temps qui modèle notre expérience et nous rend capables de changer, de progresser? En outre, chacune de nos actions, de nos paroles ou de nos pensées peut contribuer à changer un peu le cours du monde, à proportion des forces et des convictions que nous y mettons. Et c’est là une raison d’espérer, suffisante pour fouetter notre courage. Par exemple, pour produire un spectacle magnifique, récolter des fonds afin de permettre à des enfants de renforcer leurs os, leurs muscles et de dresser la tête jusque vers le ciel. C’est cela que nous rappelle sans ambages la projection du film qui précède le spectacle.

 

Ainsi, à celles et ceux qui affirment que l’art ne sert pas à grand-chose, ce spectacle apporte un formidable démenti, car il arrive –  et c’est heureux ! - que le talent et la beauté se concilient avec l’efficacité dans le combat, au service d’une juste cause.

 

 

Pour Catherine

 


[1] Petits Pas des Anges : Association créée en 2014 par des parents d’enfants en situation de polyhandicap, qui œuvre pour la rééducation motrice et l’achat des équipements nécessaires.

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Meryem Dogan 06/06/2015 17:00

Posté sur Facebook : J'ai adoré! Moi qui haïssais la philo en terminale me disant qu'Épicure (avec sa lettre à Ménécée que j'avais pris pour une femme) et le discours de la méthode de Descartes me paraissait trop élitiste. Merci pour ce beau texte qui remonte la philo dans mon estime! Maintenant, je lis nettement plus et j'ai appris à apprécier les belles plumes.

Daniel Guillon-Legeay 06/06/2015 17:03

Bonjour Meryem
Merci pour votre commentaire. Je suis ravi que ce texte vous plaise et qu'il contribue modestement à vous faire redécouvrir la philosophie. Par ailleurs, je veux vous dire que j'apprécie beaucoup votre talent et que j'ai trouvé particulièrement belle et émouvante votre interprétation de "C'était l'hiver" de Francis Cabrel.

Philippe Le Coroller 06/06/2015 16:59

Posté sur Facebook : Léo Ferré disciple d'Héraclite : merci , cher Daniel Guillon-Legeay , de souligner la profondeur de chansons qui tiennent une place non négligeable dans notre patrimoine culturel . Et d'attirer notre attention sur cette belle initiative de Vocal Mania au service des plus démunis .

Daniel Guillon-Legeay 06/06/2015 17:02

Cher Philippe,
Merci beaucoup pour votre commentaire. Oui, les poètes atteignent des vérités selon des voies autres que celle des philosophes: c'est toute la puissance de l'art qui se joue là!
DGL

Vocal Mania 06/06/2015 16:59

Posté sur Facebook : Vocal a écrit : « Un grand merci, Daniel Guillon-Legeay, pour cet article que vous a inspiré notre spectacle ! Quelle belle plume et quelle profondeur dans votre propos ! C'est toujours un plaisir de vous lire ! Merci

Daniel Guillon-Legeay 06/06/2015 17:02

Merci beaucoup pour cette appréciation élogieuse. Pour ma part, je tenais à apporter ma modeste contribution à ce magnifique projet qui a conduit à une véritable réussite. Encore bravo !!

À propos

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