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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

25 Jun

A la recherche du sens perdu

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #ART, #iPhilo, #Proust

A la recherche du sens perdu

 

Ceci constitue la réponse que j’adresse à Charles Perragin, auteur du texte consacré à l’art récemment paru dans iPhilo sous le titre : « L’art de la madeleine ».

 

Je trouve le texte  de Charles Perragin vraiment très intéressant, car il vise à déconstruire l’idée selon laquelle l’art serait nécessairement signifiant (l’oeuvre d’art est supposée « faire passer un message »), faute de quoi il serait voué au non-sens, à l’inutile et, somme toute, à l’échec.

 

La question de la signification de l'oeuvre d'art est en effet réductrice. J’accorde volontiers à l’auteur que l’oeuvre d’art possède en elle-même une finalité et obéit à des règles qui lui sont propres. C’est d’ailleurs là le gage de sa liberté, en l’occurrence de son désengagement par rapport à la norme de la conformité et de la ressemblance. Car pareille norme érigée en dogme présuppose que l’oeuvre d’art doit toujours se subordonner au réel considéré comme un référent absolu. On voit donc que ce refus de la conformité (esthétique) au réel est également refus de tout conformisme (idéologique), le gage de son indépendance à l’égard des pouvoirs et des discours en place. Ainsi, Maurice Merleau-Ponty, à propos de Cézanne peignant la montagne Sainte-Victoire, parle-t-il d’un « fait pictural absolu » (je cite de mémoire): le tableau n’est tenu à rien, ni à la ressemblance quasi photographique par rapport à l’objet réel qui lui sert de motif, ni à la diffusion d’un message supposé être original et universel (qu’il soit d’ordre esthétique, politique, religieux…).

 

Pour autant, je n’arrive pas à suivre complètement l’auteur lorsqu’il affirme que « L’œuvre n’a plus rien à dire dans la conjoncture particulière du temps politique, elle est sans finalité, et l’intention de l’artiste n’a plus d’importance. Elle n’est œuvre que parce qu’elle nous touche en tant qu’êtres sentants, sans concepts », et encore que « l’artiste refuse alors de réduire ce qu’il voit à un langage intelligible pour le préserver dans les formes de l’ineffable sensation ». La référence aux philosophes de la perception est certes pertinente. Pour autant, si l’impressionnisme ouvre une voie royale à l’art contemporain  - d'une certaine manière, Cézanne procède à la façon des impressionnistes, même si en toute rigueur, il ne se rattache pas à leur école. Mais il existe bien d’autres voies possibles à explorer.

 

En outre, il m’est difficile de lire (et de relire) Proust sans y percevoir la critique de son temps, ni son regard désabusé sur la condition humaine. Il est certain, comme l’affirme Charles Perragin, que l’oeuvre de Proust se caractérise « par un flot de perceptions par lesquelles il atteint l’être du narrateur, dans sa propre subjectivité », au point que « la réalité objective ou le caractère signifiant de l’œuvre cède devant le dévoilement d’un regard, qui, au fil du temps, se recouvre d’impressions, de peurs, de phantasmes. ». Pourtant, je ne puis oublier qu’ A la recherche du temps perdu  comporte en abondance des réflexions sur le temps, la mémoire, la société, le désir, l'amour, la jalousie, la sexualité, la mort et bien d’autres questions profondes et complexes (on peut à ce propos parler de véritables « philosophèmes »). Or, ces questions ne sont pas dénuées de signification, ni non plus étrangères à la texture même de l’œuvre. En l’occurrence, A la recherche du temps perdu nous dit cette tentative quasi prométhéenne de l’artiste s’efforçant de retenir – par la grâce de l’art – cela même qu’il est impossible de retenir dans la vie réelle: le temps qui fuit, le temps qui dévore toutes choses. C’est même de cette tragique déchirure entre l’art et le réel que procède pour une bonne part la puissance de l’oeuvre proustienne : tenter de faire revivre les paysages, les êtres et les choses que la mort a déjà consumés. Loin de se borner à la seule restitution de notre vie perceptive, l’oeuvre d’art ici ne renonce pas à dégager du sens, de la signification. Que ce sens ne soit pas nécessairement original ne lui interdit pas d’être ni tout à fait pertinent ni extrêmement profond.

 

J’ajouterai que le refus assumé de délivrer une vérité sur le monde est encore une manière de dire quelque chose, car je n’imagine pas qu’un artiste puisse totalement  - ni véritablement - s’affranchir de la question centrale de la donation de sens qui sous-tend toute forme de parole. Or, la création artistique relève du langage et, par conséquent, porte en elle une intention de signifier. L’artiste, ni plus ni moins que tout autre être humain, est un être doué de parole. Qu’il puisse se refuser à prendre position, ou seulement à se rallier aux significations objectives que ses semblables assignent aux choses, j’en suis certes tout à fait conscient. Ce refus est à la fois légitime et significatif. Mais cela n’implique pas que l’artiste consente à s’enfermer dans le mutisme, sans quoi il ne pourrait tout simplement rien créer. Refuser de faire sens, c’est encore produire du sens. Inversement, il n’est pas rare que certains artistes contemporains revendiquent le non-sens assumé de leurs œuvres. Faut-il voir dans cette attitude une posture intellectuelle légitime ou, plutôt, une forme d’imposture morale? Imaginons, par exemple, un peintre contemporain exhibant dans une galerie cotée un tableau blanc sur fond blanc et revendiquant de ce fait le statut d’artiste. Pour lui, c’est ou bien une façon de prendre position sur la définition et le rôle de l’art et, par-là même, de renvoyer le spectateur désorienté à ses propres croyances (j’ai évoqué ce point précédemment). Ou bien c’est se moquer du monde s’il feint de n’avoir rien à dire sur la question (celle de la représentation en art) tout en produisant et en exhibant un tableau qui, justement, ne représente rien.

 

En vérité, je pense que l’oeuvre d’art n’a pas à demeurer prisonnière de cette injonction de signifier absolument quelque chose d’objectif ou d’original, comme on le croit trop souvent. La signification à tout prix est propagande, et l’originalité conceptuelle est l’affaire des savants et des philosophes. En revanche, je ne crois pas que l’oeuvre d’art puisse se justifier en invoquant pour seuls principes le jeu sur les formes ou sa correspondance avec notre vie perceptive. De façon même indirecte, l’œuvre d’art contient toujours en elle-même une signification, y compris lorsque l’artiste se défend de vouloir « délivrer un message ». Je crois l’avoir suffisamment montré à propos de l’œuvre de Marcel Proust. Tout simplement en montrant qu’il existe un autre monde possible et que ce dernier est dans notre monde, l’art ouvre inévitablement l’esprit à la question du sens ainsi qu’à celle de la vérité. Cette ouverture n’est guère contestable dans les faits et, en droit, elle offre à l’art des voies de création quasi infinies.

 

 

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