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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

10 Mar

Dropped: des sirènes de la téléréalité à la réalité de la mort.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #SOCIETE

Dropped: des sirènes de la téléréalité à la réalité de la mort.

 

Des hommes et des femmes sont morts dans un stupide accident de circulation, dans une banale collision entre deux hélicoptères. Là-bas, de l’autre côté de l’océan, ils et elles sont morts, loin de leurs proches, disparus pour toujours. Parmi les victimes, on compte des gens au profil ordinaire, et d’autres au destin extraordinaire : la navigatrice Florence Arthaud, la nageuse Camille Muffat et le boxeur Alexis Vastine. C’est bien sûr le sort des champions sportifs qui émeut la planète en général, et notre Hexagone en particulier, ces champions qui ont « tant fait brillé la France ».

 

Comment en effet ne pas s’attrister d’un tel accident ? Comment ne pas s’affliger devant une telle perte ? Comment ne pas penser aux proches des victimes que cette mort plonge dans l’affliction ? Quelle tristesse ! Et quel gâchis ! Car de ce tragique événement, il est possible de faire deux lectures opposées.

 

La première consiste à rallier l’immense élan d’émoi, de sympathie, de tristesse et de consternation qui, depuis ce matin, parcourt les salles de rédaction, les réseaux sociaux, du simple citoyen jusqu’au chef de l’Etat. Une approche compassionnelle parfaitement légitime si l’on se place du point de vue purement humain : la disparition de dix personnes est toujours un drame affreux, fussent-elles des personnes très ordinaires. Dans cette optique, je souscris à cet élan de sympathie et de tristesse. Désormais, qu'ils et elles reposent en paix.

 

La seconde lecture consiste à s’interroger sur la signification de cette disparition. L’approche est, elle aussi, légitime, et les hommes politiques n’ont pas manqué de s’y engouffrer. On nous dit que ces champions sont dignes d’éloge « pour avoir voulu repousser les limites », pour avoir accepté  de « défier les éléments naturels et les autres compétiteurs ». Or, sur ce point, on contrefait la vérité. Et on tait l’essentiel.

 

D’abord, parce que n’est justement pas en pratiquant leur spécialité sportive que ces champions sont morts à Villa Castelli (Argentine), mais en s’apprêtant à offrir au peuple un divertissement télévisuel. Ensuite, parce qu’on peut s’interroger pour savoir si leur mort a ou non seulement un sens ? Tout ce chemin parcouru, tous ces combats remportés pour en arriver là ?

 

Quand un pilote se scrashe sur un circuit automobile ou sur une piste d’atterrissage à une vitesse quasi supersonique, ou quand un navigateur est englouti par l’océan en furie, il fait assurément preuve d’un courage hors-norme, mais il ne peut pas être surpris par ce qui arrive. La mort qui surgit est précisément un non-événement. Car, en toute conscience, il s’est préparé depuis des années à cette échéance, et sans doute plus qu’on ne veut bien l’admettre généralement : les sports de l’extrême n’ont-ils pour ressort principal l’angoisse de la mort ? Angoisse pleine d’ambivalence, qui comporte une part d’ombre et une part de lumière : n’est-elle pas cette tension aussi insoutenable qu’enivrante qui oscille entre le désir affiché de se confronter à la mort et celui, plus secret, d’aller à sa rencontre? Le torero constitue le modèle archétypal de cette forme de courage et de folie, de danse joyeuse avec la mort : celle qu’on inflige ou celle qu’on subit, la différence importe peu. Enfin, il trouve son maître. Lorsque l’acteur succombe, il ne fait que jouer son rôle, il meurt de vivre sa passion (ou sa folie) et se trouve, de fait, mis en demeure d’assumer pleinement les risques de son métier.

 

Or, c’est autre chose qui s’est produit à Villa Castelli : des champions sportifs extrêmement talentueux sont morts aussi bêtement que les autres passagers et que les pilotes des hélicoptères. Bref, ce type d'accident aurait pu arriver à n'importe quel homme d’affaires pressé ou touriste imprudent. Semblable chose se produit quotidiennement sur nos routes. Dans son chapitre 18 du premier livre des Essais, intitulé Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort, Montaigne montre qu'en dépit de tous nos efforts, c'est la mort qui sanctionne le sens véritable de notre existence. La leçon est cruelle: « Il semble que le destin guette précisément le dernier jour de notre vie, pour montrer qu’il est capable de renverser en un instant ce qu’il avait bâti de longues années durant ». Mais les faits sont là, hélas, et il nous est difficile de ne pas considérer avec effroi d'un côté l'immense effort grâce auquel ces champions ont réussi à se hisser jusqu'à un tel niveau d'excellence et, de l'autre, les circonstances banales et insensées de leur tragique disparition. On ne saurait mieux dire le tragique de notre humaine condition.

 

Pour satisfaire aux exigences insensées d’une émission de télé-réalité, pour gagner de l’argent et de la notoriété, ou pour prouver leur courage, ces grands champions sont morts parce qu’« ils voulaient affronter les limites de l'extrême » nous dit-on. Il faudrait ajouter  - pour être complet - qu'ils sont morts parce qu’ils voulaient distraire le peuple en affrontant la nature hostile et sauvage. Quelle ironie du sort ! Avant même d’aborder les prémices de la première épreuve, ils ont atteint leur but. Ils voulaient repousser leurs limites?  Ils ont rencontré la suprême limite, celle dont personne ne triomphe. Ils voulaient défier les éléments naturels? Ils ont rencontré la nature toute nue, sans fard et sans discours. Ils voulaient incarner une télévision aussi vraie que la réalité? La réalité s’est fait fort de démontrer qu’elle obéissait à des lois autres que celles de la télévision.

 

Que pleurons-nous dans cette affaire ? La perte de personnes exceptionnelles ou le démenti que la réalité inflige à notre inconscience et à notre cupidité ? De ce point de vue, ce tragique accident montre l’absurdité de pareilles entreprises. Affronter les vents violents et les océans déchaînés ou des adversaires sur le ring ne m’a jamais paru la meilleure façon de montrer que la vie pouvait avoir un sens. Risquer sa vie en pure perte, pour satisfaire aux exigences insensées d’animateurs de télévision, de l’audimat et d’actionnaires cupides, n’est-ce pas justement prouver qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue ? Derrière le courage, se cache parfois un désir de mort.

 

Si la disparition de ces êtres exceptionnels est incontestablement tragique sur le plan humain comme sur le plan sportif, elle est également absurde, c’est-à-dire dépourvue de toute signification. Ils et elles sont morts sans rapport direct avec les risques pour lesquels ils et elles s’étaient entraîné(e)s leur vie durant, loin de leurs proches, et sans même pouvoir entreprendre le pari fou qu’ils et elles se proposaient de remporter. Nul besoin d’être devin pour affirmer que le concept fumeux et mensonger de « télé-réalité » va connaître des turbulences dans les semaines qui viennent. Mais nul doute non plus qu’il y survivra. Lui. Contrairement à ce qu’ont annoncé les dirigeants hexagonaux, ce n’est pas « toute  la France » qui est en deuil , mais seulement celle des médiocres, incapables de jouir de leur existence et de leur liberté autrement que par procuration.

 

Dropped : de véritables champions « lâchés » en pleine nature pour offrir, par procuration, à un public de citadins ignares et à demi-obèses, une sensation d’héroïsme ? Quel gâchis ! A quand le retour de gladiateurs dans les arènes ?

 

 

PS: Je viens de lire la tribune du Figaro. on trouve sous la plume de Bertrand Vergely, philosophe et théologien, une analyse assez proche de la mienne. J'aime particulièrement sa conclusion:

"Ces hélicoptères qui s'élèvent dans les airs, se touchent et s'écrasent sont une image de notre rapport au tragique. Nous ne voulons pas de celui-ci mais, quelque part, nous en rêvons. D'où le paradoxe de notre monde, dépourvu de transcendance réelle, mais assoiffé de transcendance fictive à travers le terrible vécu comme un jeu. Ces champions qui viennent de mourir sont les victimes de cette transcendance que nous ne cessons de rêver faute de savoir la vivre."

 

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