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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

27 Mar

Des statues, des hommes et des dieux: Epicure contre le fanatisme.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #RELIGION, #iPhilo

Art millénaire de Mésopotamie, Nimroud

Art millénaire de Mésopotamie, Nimroud

 

Je vous recommande la lecture du très bel article de Charles Perragin paru dans iPhilo, consacré à la destruction des statues et des livres entreprises systématiquement par les terroristes fanatiques de Daesh, comme le firent avant eux, en 2001, les talibans d'Afghanistan avec les Bouddhas de Bâmiyân. "L’État islamique en Irak et au Levant détruit les vestiges de la civilisation assyrienne. Devant la cité parthe d’Hatra dynamitée, les milliers de livres réduits en cendres, les dieux de Mossoul cèdent lentement sous le coup des massues.". L'auteur interprète ces funestes événements à la lumière d'Epicure: "De ces ruines naissent les dieux d’Épicure et de Lucrèce, des divinités indifférentes aux affaires des hommes, à la fois tranquilles et désolidarisées d’une humanité qui n’a qu’à leurs ressembler si elle veut vivre en paix.".

 

Il s'agit d'un très beau texte en vérité, assurément très bien écrit. En outre, le fond ne cède en rien à la forme. Pour l'essentiel, je partage les analyses de Charles Perragin: les dieux existent, nous dit Epicure, mais ils ne se préoccupent pas des affaires humaines. Il est donc vain et inutile de leur adresser des prières et de leur offrir des sacrifices. Cette paradoxale leçon de  sagesse adossée à une  forme de religiosité athée - ou de matérialisme pieux, comme on voudra dire – nous délivre des illusions de l’anthropomorphisme et des délires sanglants du fanatisme.

 

Cependant, et cela étant posé, il reste un point décisif à reconsidérer, et sur lequel je ne puis suivre l'auteur. Certes, les dieux sont impassibles pour Epicure. Pour autant, ils ne ressemblent guère à des statues, car ce sont des êtres vivants et immortels. Leur impassibilité ne leur vient pas par défaut, de ce qu'ils seraient des êtres dépourvus de sensibilité (comme les statues), mais par excès, de ce qu'ils ont appris à maîtriser leurs craintes et leurs désirs (comme des sages). Pour Epicure, les dieux sont des êtres vivants et immortels, et c’est en quoi précisément ils peuvent constituer des modèles de vertu pour les hommes : « Commence par te persuader qu'un dieu est un vivant heureux et immortel, te conformant en cela à la notion commune qui en est tracée en nous. N'attribue jamais à un dieu rien qui soit en opposition avec l'immortalité ni en désaccord avec la béatitude ; mais regarde-le toujours comme possédant tout ce que tu trouveras capable d'assurer son immortalité et sa béatitude » (Epicure, Lettre à Ménécée). On retrouve d’ailleurs cet argument à plusieurs reprises : « Ce qui est bienheureux et incorruptible n’a pas soi-même d’ennuis et n’en cause à un autre, de sorte qu’il n’est sujet ni à la colère ni à la bienveillance; en effet, tout ce qui est tel est le propre d’un être faible » (Maximes capitales 1).

 

Comment Epicure sait-il que les dieux existent, qu'ils sont des êtres vivants et incorruptibles et, en outre, qu'ils ne se préoccupent pas des affaires des hommes ? Il faudrait de longs développements pour traiter de tous ces points. Mais voilà ce qui fait assurément toute la force de la doctrine d'Epicure: il n'est guère besoin aux hommes de postuler que les dieux n'existent pas (athéisme) pour se croire délivrés et vivre libres, ni pour explorer les secrets de la nature (science et philosophie). Pour Epicure « les dieux existent : en effet, évidente est la connaissance que l’on a d’eux ». Cette « évidence » s’accorde-t-elle sincèrement avec le sens commun de son temps ou n'est-elle qu'une ruse de l'esprit pour se délivrer de cette dernière sans la heurter de front? La question reste ouverte à toutes les supputations. Il n'empêche: pour Epicure, les dieux vivent dans des intermondes et ne se préoccupent pas des affaires humaines; leur présence s'immisce dans nos rêves, et c'est pourquoi, grâce à eux, nous portons tous en nous l'idée que, quelque part dans ce monde ou dans un autre, la sérénité intérieure nous demeure accessible grâce à la philosophie.

 

Pour vouloir être heureux, il faut d’abord être confronté à la possibilité du malheur et de la souffrance. Etre vivant, c’est s’exposer à souffrir. Il en va de pour les dieux et pour les hommes. Mais la différence entre eux réside dans le fait que les dieux possèdent la sagesse et qu’ils sont immortels, tandis que les hommes sont ignorants, voués à mourir, et que cette angoisse les affole. C’est en quoi la philosophie est nécessaire pour nous autres humains, pour apprendre à atomiser ces peurs qui nous gâchent le plaisir de vivre ici et maintenant. Et c’est pourquoi Epicure nous exhorte à pratiquer la philosophie: « Il faut méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur puisque, lorsqu'il est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l'avoir. ». (Epicure, Lettre à Ménécée, préambule).

 

Telle est la vraie piété, la véritable façon d’honorer les dieux : ne rien attendre et ne rien craindre d’eux, nous réjouir de leur existence, contempler leurs traits et leurs vertus, et nous efforcer de les imiter pour progresser vers la sagesse, vers la sérénité. Les dieux sont des modèles de vertu sur lesquels le sage peut régler sa conduite afin de vivre heureux.

 

 

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