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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

04 Feb

Un professeur de philosophie accusé d'apologie du terrorisme

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE

Voltaire, philosophe adversaire du fanatisme et de l’injustice.

Voltaire, philosophe adversaire du fanatisme et de l’injustice.

TwittNews

 

La rumeur circulait depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Mais le fait semble désormais avéré et confirmé par plusieurs sources concordantes de la presse écrite: un professeur de philosophie a été suspendu pour une durée de quatre mois de ses fonctions pour "apologie du terrorisme". La mesure de suspension a été adoptée « à titre conservatoire » et accompagnée d'une plainte en justice. "Jean-François Chazerans, professeur de philosophie au lycée Victor-Hugo de Poitiers. Il s’est vu reprocher d’avoir «tenu des propos déplacés». "Le parquet de Poitiers a ouvert une enquête pour «apologie d'actes de terrorisme». Il encourt 75 000 euros d'amende et jusqu'à 5 ans d'emprisonnement. La teneur des propos en question n’a pas été précisée" rapporte le journal Libération du 30 janvier 2014. 1

 

On ne peut bien sûr qu'être surpris, pour ne pas dire choqué par cette affaire. D'abord en raison de la procédure suivie. Ensuite, en raison de la gravité de l'accusation et de ses conséquences.

 

La procédure est singulièrement choquante de par son caractère expéditif et unilatéral. Car l'enseignant s'est vu infliger la décision administrative de suspension sans que les faits reprochés ne lui soient signifiés et, de plus, sans qu'aucune possibilité d'éclaircissement ne lui ait été accordée. Un simple appel téléphonique aux instances rectorales aura suffi pour porter l'opprobre sur un enseignant. "La parole du prof vaut donc moins que celle de l'élève ou des parents ?" est-on en droit de se demander.

 

L'argutie juridique de suspension « à titre conservatoire », appliquée à ce cas, semble particulièrement inepte, puisqu'elle suggère assez clairement qu'il était nécessaire de protéger les élèves comme l'enseignant. Philosophie Magazine 2 relève d'ailleurs cette contradiction: "Les protéger de quoi ?" Car on ne cherche à protéger quelqu'un que lorsqu'il est exposé à un risque grave ou un danger potentiel. L'enseignant aurait-il menacé un élève? Avant de prendre cette mesure désastreuse, personne n'a cherché à connaître la recevabilité de l'accusation en se basant sur des témoignages contradictoires. Or, cette accusation provenait-elle d'un malentendu (un élève qui n'aurait pas compris les propos du professeur) ou d'un acte de pure malveillance (un élève qui trouve ici une bonne occasion de "faire tomber" un prof en usant contre lui de la délation et de la diffamation) ?

 

Mais venons-en au fond de l'affaire. Comment ne pas s'étonner qu'un professeur de philosophie puisse être accusé d'apologie du terrorisme, quand la fonction (l'enseignement) et la discipline (la philosophie) sont, par essence, l'une et l'autre en contradiction avec l'idée même de violence, de terrorisme et de fanatisme ?  A plus forte raison lorsque l'on découvre le portrait et le parcours de cet enseignant: militant de gauche, expert reconnu dans des instances chargées de réfléchir sur la pédagogie, et de surcroît animateur de cafés-philo ... L'institution demande aux enseignants de défendre et d'incarner les valeurs de la République, d'aider les élèves à exprimer leurs émotions après le choc terrible éprouvé par tous au lendemain des attaques contre le journal Charlie Hebdo. Dans le même temps, elle n'hésite pas à sacrifier, "pour l'exemple" et sans aucune preuve, l'un de ces enseignants qui organisent des débats sur un sujet aussi sensible. On ne saurait mieux mettre en évidence l’écart abyssal qui se creuse entre d’un côté les élites dirigeantes et leurs diktats, de l’autre, les personnels qui se dévouent corps et âme pour maintenir un service public de qualité. Qu’on ne s’étonne donc pas si la crise du recrutement des enseignants s’accentue dramatiquement : l’Ecole en est arrivée à un tel état de délabrement que plus aucun jeune diplômé possédant un tant soit peu d’ambition n’envisage sérieusement d’y faire carrière.

 

Il est facile, depuis les tours d'ivoire de la République, d'édicter des plans, des concertations sur l'enseignement des valeurs républicaines. Mais dans la réalité du travail de terrain, la chose est bien plus complexe. Les proclamations vertueuses, inscrites à l'entrée des établissements publics (la charte de la laïcité), sont vouées à demeurer lettre morte si elles ne sont pas incarnées et portées par des hommes et des femmes qui ont le courage de se confronter quotidiennement aux débats et aux tensions qui déchirent le tissu social de notre pays. Pour cela, il faudrait d'abord donner l'exemple d'un débat contradictoire transparent et équitable, au lieu de mesures de rétorsion infâmantes appliquées sans discernement et sur la base d'une dénonciation calomnieuse. Ou alors, il faut dire clairement que la chasse aux sorcières est ouverte....

 

En conséquence, il faut, sans aucun préalable et sans délai, organiser la riposte et exiger de la part de l'institution une clarification sur les accusations précises et détaillées portées contre Jean-François Chazerans. En premier lieu, il s'agit de permettre à l'enseignant de réintégrer ses fonctions (la présomption d'innocence doit ici prévaloir et être appliquée). Ensuite, il faut exiger le retrait pur et simple du dépôt d'une plainte en justice, tant qu'au terme d'un débat contradictoire avec l'accusateur, et sur la base de preuves tangibles, la recevabilité même d'une procédure judiciaire n'aura pas été justifiée.

 

L'Ecole de la République peine déjà à imposer son idéal fédérateur. Si, maintenant, elle crucifie en place publique ses principaux partisans et défenseurs (car je ne doute pas un instant que Jean-François Chazerans compte parmi eux), alors les incitations au complotisme, au communautarisme et à l'intolérance n’auront pas grande difficulté pour faire imploser ce qui reste de notre pacte républicain.

 

 

1. Journal Libération du 31 janvier 2015

2. Philosophie Magazine

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