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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

07 Feb

La guerre des sexes doit-elle avoir lieu?

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE, #ETHIQUE

La disparition: huit clichés de la photographe yéménite Bushra Almutawakel

La disparition: huit clichés de la photographe yéménite Bushra Almutawakel

 

1. La disparition

 

J'ai été très touché en découvrant sur Twitter cette magnifique série de huit clichés retraçant le processus de radicalisation qui consiste, pour les mouvements islamistes, à exclure les femmes de l'espace public jusqu'à leur complète disparition, dans divers pays du monde, en France y compris. Aussi ai-je décidé de partager avec vous cette oeuvre de la photographe yéménite Bushra Almutawakel (dont on a tout lieu de penser qu'elle sait exactement de quoi elle parle...), et de l'accompagner d’un court texte  sur "la guerre des sexes". Il ne s’agit pas pour moi d’apporter une réponse pertinente et définitive à cette question, mais seulement d’accompagner toutes les femmes qui, dans le monde, se battent afin que soit reconnue leur liberté de vivre et de penser à l’égal des hommes. Et d’abord, de pouvoir vivre tout court.

 

Combien de temps nous faudra-t-il avant de nous décider de refuser ces injonctions arbitraires des imams et de tous les ayatollahs qui imposent leur loi inique contre les femmes? Car c'est là toute la force des photos de Bushra Almutawakel que de nous rappeler ce fait essentiel: l'imposition de la burqa, sous prétexte de liberté de conscience et de religion - que les lois démocratiques et laïques de notre pays garantissent - vise d'abord à effacer les femmes de l'espace public. Les arguties théologiques et morales concernant la préservation de la vertu des femmes musulmanes (lesquelles ne doivent ni s'offrir ni s'exposer au regard consupiscent des hommes incapables de contrôler leurs pulsions sexuelles) pèsent d'un bien piètre poids si on s'avise de les rapporter à la liberté fondamentale d'aller et de venir dans l'espace public, d'exister comme des individus -et non comme des ombres - dans l'espace public. Or, être contraint à l'invisibilité, c'est aussi être contraint au silence et à l'inexistence. Je dis contraint: car depuis des décennies, des hommes et des femmes de confession musulmane vivent dans notre pays, sans arborer de longues barbes ni des visages invisibles. Ils respectent les lois de ce pays et, en retour, sont respectés comme tels. Ce principe est valable pour tout un chacun: lorsque j'entre dans une synagogue, j'accepte de porter une kippa, et dans une mosquée, d'enlever mes chaussures. En France, la loi sur la laïcité prévoit que chaque citoyen peut accéder à des fonctions publiques indépendamment de ses convictions religieuses.

 

Dans l'espace public, il n'y a que des citoyens, membres du corps politique dès lors qu'ils ont accepté de se soumettre aux lois de la République, qu'ils s'acquittent de leurs devoirs et exercent leurs droits. De ce point de vue, le port de la burqa est en contradiction avec les lois de la République. D'abord, parce chaque citoyen doit pouvoir répondre de son identité et se présenter à visage découvert lors de toute réquisition des forces de police (à des fins d'identification). Ensuite, parce qu'aucun citoyen ne peut se prévaloir de ses convictions religieuses pour se soustraire aux réglements du service public (par exemple, refuser de suivre l'intégralité des programmes scolaires ou d'être examiné indifféremment par un médecin homme ou femme). Enfin, la qualité de citoyen  confère le droit à la liberté de pensée et de parole. Qui osera soutenir qu'une femme enfermée dans une burqa peut librement s'exprimer en public? Je  ne puis croire un instant que des femmes puissent se résoudre d'elles-mêmes, en toute conscience et liberté, à se masquer de leur propre chef le visage. Même si je sais que certains humains "se battent pour leur servitude comme s'ils combattaient pour le salut de leur âme"...

 

2. La guerre des sexes.

 

« La guerre des sexes ». Je hais cette expression, et plus encore ceux qui s’en servent pour justifier l’ordre établi. La phallocratie, née de la sourde rancœur des mâles, puis consacrée par les prêtres, les théologiens, les philosophes et les politiciens est une idéologie erronée, dangereuse et criminelle. Elle pèche contre l’esprit autant que contre la chair, puisqu’elle confère à la barbarie un visage qui se voudrait humain et, dans les faits, qu’elle conduit à asservir et à brutaliser la moitié du genre humain.

 

Pour ma part, j’entends derrière cette formule brutale – car toute guerre par essence vise à la destruction de l’ennemi !- l’écho des préjugés ancestraux qui ont conduit à la défiance voire à la détestation mutuelle entre les sexes et, pour finir, à la perpétration des pires horreurs tout au long de l’histoire humaine. Oh, bien sûr, il ne s’agit pas d’une guerre comme les autres avec des armées, un champ de bataille, des fusils, des canons, des revolvers, et qui laisse des milliers voire des millions de morts à la fin des hostilités, avec un vainqueur et un vaincu! Mais il est d’autres guerres, des guerres qui ne disent pas leur nom, mais qui blessent, qui tuent et qui détruisent chaque jour, dans une quasi indifférence. De fait, il ne se passe pas un jour sur cette Terre sans que des fillettes, des jeunes filles et des femmes ne soient harcelées, traquées, battues, violées, excisées, kidnappées, emprisonnées, lapidées, brûlées vives ou vitriolées, simplement parce qu’elles sont ce qu’elles sont : des fillettes, des jeunes filles ou des femmes. Et dans l’immense majorité des cas, les bourreaux sont des garçons, des hommes.

 

Et tandis que j’écris ces lignes, j’entends les cris des enfants – des garçons et des filles – qui résonnent dans la cour de l’école près de ma maison. Ils crient pour essayer la puissance de leur voix, pour extérioriser toute l’énergie accumulée dans leurs reins et dans leur poitrine, pour jouer à se faire peur aussi, pour exorciser leurs peurs et faire fuir les fantômes... Ils crient parce qu’ils sont en bonne santé, parce qu’ils sont vivants et que l’avenir leur appartient. Mais ils ne peuvent savoir encore que, déjà, de l’horizon, accourent des nuages d’orage sombres et lourds, des nuages couleur de chair que leur apporte un vent chargé de désir et de folie.

 

On m’objectera peut-être que je fais preuve d’une invraisemblable naïveté, que cette guerre est inévitable, qu’elle a toujours existé et, donc, qu’elle n’en finira jamais. A quoi je répondrai simplement que ce discours sur la prétendue inéluctabilité de la guerre des sexes condamne définitivement, selon moi, ceux qui le soutiennent et qui s’en satisfont; peut-être parce que cela les arrange au fond, parce qu’ils éprouvent eux-mêmes ce désir de dominer, d’assujettir, d’humilier et d’assassiner en se dissimulant derrière le masque prétendument vénérable des traditions et des religions. Alors, comment pourrais-je ne pas prendre au sérieux cette affaire et ne pas me poser un certain nombre de questions? Tout d’abord, pourquoi cette "guerre" incessante? Qu’est-ce qui la motive et l’alimente? Comment cela même qui nous rend humains, à savoir la différence essentielle, nécessaire et irréductible entre les hommes et les femmes, peut-il nous rendre à ce point inhumains?

 

Ensuite, comment faire en sorte que les hommes et les femmes apprennent à coexister ensemble, de manière complémentaire et intelligente, vu qu'ils constituent les deux moitiés de l’humanité? Il me semble en effet que là réside la véritable question : comment penser l’égalité dans la différence? Comment pensons-nous la différence, quel statut sommes-nous capables de lui accorder? Constater qu’il existe une différence n’implique pas et n’autorise pas à produire des jugements de valeur. La question qui se pose ici est celle de savoir quel regard nous portons sur la différence? La différence équivaut-elle à une inégalité? Ces deux termes d’inégalité et de différence sont souvent confondus, consciemment ou non, par méprise logique ou par malveillance idéologique. J’ajouterai que certains faits montrent que cette guerre n’a rien d’inévitable : ici et là, aujourd’hui comme hier, je vois que les hommes et les femmes peuvent apprendre à s’entendre, à s’aimer, à coexister et à collaborer pacifiquement et intelligemment. Voilà qui autorise un peu d’espoir dans ce monde fondé sur la cupidité, la folie et la bêtise.

 

Etrangement, il aura fallu attendre la seconde moitié du vingtième siècle pour que les philosophes commencent à se préoccuper de ce problème majeur, précisément depuis que, dans les pays démocratiques, les femmes ont accès à l'instruction, aux études secondaires et supérieures et qu'elles peuvent enfin faire valoir leurs droits et leur point de vue. Je crois assurément que la question des rapports entre les hommes et les femmes est un réel défi pour la pensée.

 

Les êtres humains peuvent bien découvrir de nouveaux continents, sonder les abîmes des océans, gravir les sommets des plus hautes montagnes, combattre et mettre en échec la maladie, envoyer des fusées dans l’espace pour explorer d’autres planètes ou accomplir mille autres prouesses techniques. Mais j’affirme que tout cela ne sert à rien s’ils demeurent incapables de conquérir le premier continent sur lequel ils ont à vivre, depuis toujours et pour toujours : celui de leur propre humanité. De toutes les aventures collectives que les humains peuvent encore tenter, la recherche d’une meilleure compréhension et d’une coexistence apaisée entre les hommes et les femmes me paraît la plus fondamentale de toutes, car c’est d’elle seule que viendra le salut de l’humanité.

 

 

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Laute 20/02/2015 19:44

Votre long article, que je partage, me rassure. Je me suis engagé depuis quelques décennies dans cette voie, celle de la libération des femmes, en filigrane comme une constante dans ma vie de militant. Je regarde mes 50 ans de militantismes tout azimut et parfois j'ai le (faux) sentiment que la société recule. Les femmes, sans elles pas de progrès, pas de recule des guerres, pas d'espérance, peu d'espoir que notre "sort siamois" s'améliore si nous restons contemplatif. Car en dehors de quelques farouches militantes et militants de la libération des femmes on ne voit pas grand monde. De temps en temps le monde pleure sur une lapidation, une prix Nobel acidifiée, 120 jeunes vierges africaines, etc mais peu de progrès pour la vie des femmes dans le monde. Et pourtant il semblerai que l'on avance. Quel que soit le continent, tant que les peuples seront soumis à l'arbitraire des hommes, des politiques, des religieux, de l'argent roi, des banques, des 1% d'individus qui détiennent 50 % des richesses mondiales, tant que la démocratie ne sera pas rendue aux peuples, tant qu'ils ne décideront pas librement de leur destin rien n'avancera réellement. La preuve par la Grèce, accusée de tous les maux pour justifier les décisions honteuses de la Troïka avec l'assentiment très appuyé des gouvernements européens. Les femmes n'ont pas plus de place ici qu'ailleurs.Il existe des manières artificielles de faire croire le contraire à l'instar d'une Lagarde ou d'une Merkel et avants elles une Tatcher.
Allez sur mon blog "Journal d'un laïc" adresse : mes-billets-d-humeur.over-blog.com, merci

Daniel Guillon-Legeay 21/02/2015 15:32

Merci beaucoup pour ce commentaire solidaire.
DGL

À propos

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