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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

18 Jan

Loi sur la laïcité: entre bienveillance et intransigeance

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE

Photo de l'auteur prise durant la Marche républicaine à Paris, rue de Charonne  (11 janvier 2015)

Photo de l'auteur prise durant la Marche républicaine à Paris, rue de Charonne (11 janvier 2015)

Suite à mon article "Etat et liberté", publié sur ce blog et sur IPhilo, des lecteurs et lectrices ont eu la gentillesse de poster leur commentaire et de soulever des objections d'une grande pertinence. Je me propose de leur répondre. Les deux objections se rejoignent sur la question suivante:  comment convient-il d'appliquer concrètement les principes républicains de la laïcité et du droit d'expression ?

 

Cultiver et éduquer les jeunes générations aux principes de la laïcité.

 

Tout d'abord, et avant de vous répondre, chers lecteurs, laissez-moi juste vous rappeler le sens et la portée de mon texte: le rappel des fondements de l'Etat de droit tels que Spinoza les a énoncés, sans doute pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, et dont nous sommes tous les héritiers.

 

Ce rappel, j’en ai conscience, peut sans doute paraître superflu aux yeux de certains de mes concitoyens. Car, parmi eux, se trouvent bien sûr tous ceux qui connaissent et sont fermement attachés aux principes fondateurs de la Républiquet et de la laïcité. Mais on trouve également ceux qui tiennent ces principes pour acquis, mais sans éprouver le besoin d'y réfléchir vraiment ni à fond: ils les ont reçus et colportés à leur tour à la manière d'une vulgate ou d'un catéchisme, comme un point acquis, définitivement soustrait à tout débat possible. Or, dans le champ de la culture, rien n'est jamais acquis, comme en témoignent tristement la récente tragédie de Charlie Hebdo ainsi que les polémiques et les incidents qui lui ont succédé (notamment, le refus par des élèves et des enseignants d’observer une minute de silence en homage aux victimes des attentats). Enfin, on trouve des citoyens qui depuis longtemps - et cela bien avant que ne soient commis les attentats - ont commencé à douter de la force et de la légitimité des principes fondateurs de notre République laïque. Certains s'en détournent et les contestent ouvertement.

Par conséquent, ce rappel de nos fondamentaux vise à remettre au milieu de la place publique ce sur quoi nous devons tous nous rassembler, ce sur que quoi également nous ne devons absolument jamais transiger: la liberté de penser, de s'exprimer et de publier qui est reconnue, accordée et garantie à tous les citoyens (croyants et incroyants) par les lois de la République Française. 1905-2015 : Cela fait à peine plus d'un siècle que la séparation entre l’Eglise et l’Etat a été instituée ! Or l’un des principes essentiels de l‘éducation réside dans la répétition inlassable de vérités communes et partagées, surtout lorsqu’elles constituent le socle de notre identité nationale.

 

Allons-nous vers un choc des civilisations ?

 

J’en arrive au second point: celui des objections.

Philippe Le Corroller écrit: “D’accord , bien sûr , avec votre très beau texte. Mais, comme toujours, c’est lorsqu’il s’agit de passer des principes à la pratique que les difficultés commencent.” Et Michèle Amanou de pousuivre: “Admettre une porosité entre les espaces et plaider pour une simple distanciation du religieux pour promouvoir une laïcité modernisée, n’aboutit selon moi qu’à vider le concept de tout son sens au nom d’un relativisme qui n’est qu’une forme atténuée de nihilisme potentiellement destructeur.”

 

Assurément, chacune de vos objections est forte. Comme je l’ai déjà précisé, elles posent la même question: comment convient-il d'appliquer concrètement les principes républicains de la laïcité et du droit d'expression ? Or, non seulement je connais et je comprends cette question (je l’évoqué clairement à la fin de mon texte), mais encore je l'assume pleinement. Faut-il ou non transiger avec la loi sur la laïcité et autoriser certains aménagements, afin de l'accorder aux particularismes locaux et aux revendications des communautés religieuses qui lui opposent leur foi, leurs dogmes? Par exemple, et très concrètement, "lors des sorties scolaires, doit-on admettre qu'elles puissent  être accompagnées par des femmes voilées?" se demande Philippe Le Corroller, qui développe tout un panel d'argument "pro" et "contra".

 

D'un côté, il est vrai, il ne manque pas d'arguments en faveur d'une application souple de la loi sur la laïcité:  préservation de la paix sociale, souci de simple humanité, ou encore égard pour le droit à la différence... De plus, comment refuser aux uns cela même que l'on accorde aux autres, à savoir le port ostentatoire d'insignes et de tenues religieux? "Puisqu’on admet que les juifs puissent porter la kippa dans la rue, au nom de quoi interdire le voile aux musulmans?" Si l'on ajoute à cela les exceptions que la République a elle-même instaurées et qu'elles laissent perdurer sur une partie de son territoire...  Car faut-il rappeler qu'en vertu des lois du Concordat instauré par Bonaparte en 1801, le clergé de l'Alsace-Lorraine-Moselle est toujours rémunéré par l'Etat? Aujourd’hui encore, en Alsace-Moselle, le régime concordataire est toujours en vigueur. Ce qui revient à dire que la loi de Séparation de 1905 n’y est pas appliquée et les quatre cultes (catholique, luthérien, réformé et juif) y bénéficient toujours d’un statut officiel. Au passage, « le délit de blasphème » existe toujours  et reste puni de 3 ans d’emprisonnement maximum.

 

D'un autre côté, on ne doit pas oublier que les assassinats commis contre Charlie Hebdo et le magasin Casher sont commandités par des idéologues qui fanatisent et instrument les simples d'esprit et les exhortent à "chasser et tuer les mécréants qui blasphèment contre le prophète". Malheureusement pour nous, ces commanditaires sont également ceux qui détiennent les manettes des puits de pétrole dont nous avons, en Europe comme partout dans le monde, précisément pour faire rouler nos automobiles et faire fonctionner nos industries!.... Tout le monde comprendra que ce télescopage entre l'économie et l'idéologie constitue un véritable défi pour toutes les démocraties libérales: entre la realpolitik et la République, nous faudra-t-il choisir? Plus grave encore: ce télescopage qui se redouble d'un risque de conflagration planétaire, celle que tout le monde redoute mais qui a été thématisée par Samuel Phillips Huntington, ce professeur américain de science politique, auteur du livre intitulé Le choc des civilisations. Dans l'article qui lui est consacré dans l'encyclopédie en ligne Wikipédia, nous est proposé un bref résumé de la thèse de l'auteur. Huntington nous dit qu'il faut désormais penser les conflits en termes non plus idéologiques mais culturels : « Dans ce monde nouveau, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique. Les grandes divisions au sein de l'humanité et la source principale de conflit sont culturelles. Les États-nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits centraux de la politique globale opposeront des nations et des groupes relevant de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique à l'échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur".

 

C'est précisément cette logique d'affrontement frontal dans laquelle nous ne devons pas accepter de nous laisser enfermer et piéger. Les lois de la République ne sont pas hostiles à l'égard des religions, pas plus envers l'Islam qu'envers le christianisme ou le judaïsme. Il faut donc clairement dénoncer cette imposture de la théologie dévoyée et utilisée comme simple alibi pour servir au mieux des géo-politiques d'envergure, au pire des visées fanatiques et criminelles. D'ailleurs, j'en veux pour preuve que les bourreaux en Syrie, au Mali ou en Afghanistan violent et massacrent en masse leurs propres corréligionnaires! C'est pourquoi je pose la question de savoir comment préserver intact notre attachement aux principes de la République et aux valeurs de la laïcité sans sombrer dans un affrontement potentiellement destructeur pour nos sociétés démocratiques. C'est encore pour cette raison que j'insiste sur le fait qu'il faut impérativement  refuser les amalgames au risque d'accréditer la théorie avancée par Hutington sur le "choc des civilisations" et, par voie de conséquence, de favoriser une véritable conflagration dans notre pays et partout en Europe. Déjà, les appels au meurtre se multiplient et sont mis à exécution dans plusieurs pays musulmans ...

 

Dura lex sed lex

 

Il est clair à mes yeux que nous ne devons absolument pas céder à leurs injonctions ni à leurs menaces, et que nous devons au contraire rester fidèles à nos principes, à nos valeurs et à nos institutions. Ne rien concéder. Ne pas transiger.

Très clairement, je réponds que les lois de la République doivent être les mêmes pour tous les citoyens, et que personne ne peut s'y soustraire au nom du droit à la différence. Vous connaissez comme moi la sentence latine: Dura lex sed lex: la loi est dure, mais c'est la loi. En l'occurrence, la loi sur la laïcité n'est pas "dure" au sens où elle réprimerait la liberté de certains citoyens pour en favoriser d'autres. En rompant avec la tradition d’une religion d’Etat, en instaurant une séparation très claire entre le pouvoir politique et le pouvoir théologique, la République  Française ne privilégie aucune religion: ce faisant, elles les place sur un même pied d’égalité. Je ne vois pas comment oeuvrer davantage en matière de tolérance!

De ce point de vue, il n'y a pas de bons ou de mauvais musulmans, pas plus qu'il n'y a de bons ou de mauvais chrétiens, de bons ou de mauvais juifs, de bons ou de mauvais athées ... Il y a juste les citoyens qui respectent et ceux qui ne respectent pas les lois de la République! Peu nous importe leurs croyances religieuses et leurs options philosophiques! 

Le monde entier – y compris les démocraties modernes – n’en reviennent toujours pas. Pour ma part, je chéris ardemment  cette exception française ! Michèle Amanou y insiste avec raison: “La laïcité à la française est un dispositif original façonné par une histoire particulière. Fondée sur une stricte séparation entre les sphères, publique et privée, elle circonscrit un lieu de consensus sur les fondamentaux d’une gouvernance commune." Et je suis tout à fait d'accord avec elle lorsqu'elle affirme: "Arrimée à la démocratie, le laïcité participe de la conviction -au demeurant -trop?- optimiste- d’une raison universellement partagée articulée autour de principes non négociables : contractualisation, élection, délibération. Dans ce contexte, l’expression de la religiosité, comme de toute autre croyance, y compris dans ses signes extérieurs trop ostentatoires, n’a vocation à s’épanouir légitimement que dans la sphère privée."

 

Par voie de conséquence, il appartient à l'ensemble de la société française de se prononcer sur les modalités d'application de la loi sur la laïcité, au risque de l'intransigeance, au risque d'en finir avec cette paix sociale qui ne se maintient qu'au prix de reculades. Les fanatiques islamistes qui prônent et mettent en oeuvre le djihad ne transigent pas. Eux.

 

Nous voilà confrontés à ce dilemne: ou bien nous réaffirmons, sans transiger ni rien concéder, nos principes et nos valeurs de liberté et de laïcité inscrites dans le code génétique de nos intitutions républicaines; mais alors, il nous faut  envisager des confrontations violentes sur notre sol, en Europe et partout dans le monde. Ou bien nous assouplissons notre conception de la laïcité et nous laissons la possibilité aux communautés d'affirmer leur identité, y compris dans l'espace public, mais c'est prendre le risque de faire imploser la solidité de notre pacte républicain.

Je n'ai évidemment pas de "bonne réponse". Mais je suggère tout de même cette possibilité: si "charité bien ordonnée commence par soi-même", alors il nous faut imposer la loi sur la laïcité partout sur le territoire de la République, dans toute sa rigueur et dans toute son extension, y compris en Alsace-Lorraine. Donc exit tout ensemble les crucifix, les voiles, les kippas... et le Concordat !

 

 

 

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