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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

23 Dec

De la cruauté envers les bêtes

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #NATURE-CULTURE, #ETHIQUE

Jan FYT, Nature morte avec lièvre, fruit et perroquet, huile sur toile. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie.

Jan FYT, Nature morte avec lièvre, fruit et perroquet, huile sur toile. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie.

Lecteur ou lectrice, si tu as l’âme trop sensible ou si tu es pressé(e) de t’adonner aux agapes, passe ton chemin. Il n’est pas raison que tu t’attardes davantage sur cet article, au risque de gâcher ton plaisir. En revanche, si le désir de jouissance et de réjouissances n’a pas encore éteint tes velléités de réflexion, je te propose de t’arrêter un instant sur le rapport établi par notre modernité entre les hommes et les bêtes. Sur fond de cruauté.

 

Une fois de plus, le journal IPhilo contribue à faire vivre le débat philosophique en publiant un article résolument polémique, circonstancié et courageux, signé par Anne Frémaux et intitulé: Carnisme : pour une société enfin humaniste et écologique.

 

1. Les excès de la radicalité.

 

Un texte courageux en dépit de ses excès et de ses manques. Car si j'apprécie et soutiens la radicalité du propos, je déplore en revanche un certain manque de discernement et de prudence dans l'usage et le rapprochement de certains concepts. Par exemple, la comparaison entre l’abattage industriel des bêtes et l’extermination des Juifs par les nazis. La radicalité d'une pensée, pour légitime et nécessaire qu'elle soit - sans quoi, elle n'est précisément pas une pensée - ne peut faire l'économie de certaines nuances sans invalider la teneur de son discours.

 

Sans reprendre l'intégralité du propos d'Anne Frémaux, je voudrais revenir sur certains points essentiels, dans un esprit de critique constructive et solidaire.

 

Le point le plus délicat est bien sûr le rapprochement entre le massacre industriel des animaux (à des fins de rendements économiques maximaux) et le génocide des Juifs dans les camps de concentration et d’extermination nazis. Même en se prévalant de la référence à l’écrivain prix Nobel de littérature, Isaac Bashevis Singer, peut-on évoquer un « éternel Treblinka » pour caractériser la situation des animaux dans les abattoirs ? Non, car comparaison n'est pas raison.

La notion de génocide revient à plusieurs reprises dans le texte pour dénoncer l'horreur du carnisme comme système et comme idéologie: "entreprise criminelle", "« éternel Treblinka », "idéologie institutionnelle génocidaire". Or, ce rapprochement me choque. Je peux bien essayer d'en comprendre les raisons (l'indignation contre l'horreur et la brutalité avec lesquelles on tue des millions de bêtes), mais je ne puis en approuver ni le procédé ni le résultat. Pour cette raison simple qu'on ne peut pas plaider en faveur d'un droit à vivre des animaux en mettant ces derniers sur un même plan d'égalité que les humains. Cela ne justifie aucunement l’horreur et la cruauté. Mais entre les hommes et les bêtes, une différence subsiste. Certes, je comprends que l’on veuille assimiler un abattage en masse à… un massacre. Le terme d'holocauste ne serait-il pas plus approprié, si l’on songe qu’il a d’abord désigné les massacres à grande échelle ainsi que les antiques pratiques rituelles de sacrifices (d’animaux et/ou d’êtres humains) attestés dans diverses cultures à travers les âges? Ce n'est que très récemment qu'il a été utilisé pour désigner l’extermination de millions de Juifs d’Europe par les nazis? C’est ce que suggère d'ailleurs l’auteure: « C’est sur l’holocauste de la souffrance animale produite dans les temples de la production industrielle que se déroulera la liesse collective annuelle. C’est sur la négation du droit à l’existence de milliards d’êtres vivants non humains que sera fondée l’euphorie collective ».

 

Assurément, pour défendre une cause aussi juste et décisive que le droit des bêtes, je crois qu’il faut rester prudent. En l'occurrence, la différence entre les êtres humains et les animaux doit être prise en considération et repensée à la lumière des progrès de la science  et de la philosophie: il s’agit là d’une double exigence intellectuelle et morale. Bien sûr, Anne Frémaux ne l’ignore pas. Elle fait d’ailleurs clairement référence au concept kantien de la dignité humaine : « C’est en effet au nom de l’autonomie de l’homme, de sa faculté à se déterminer, selon la définition du sujet kantien, qu’est octroyée la dignité morale. ». Mais aussitôt faite, la référence se trouve révoquée en doute et quasi invalidée, au motif que le concept de dignité humaine relèverait d’un « humanisme mal compris » et d’ «une vision tordue de l’anthropocentrisme, ce système de croyances valorisant abusivement la suprématie de l’homme, la centralité et la priorité de la vie humaine sur les perspectives et les intérêts des autres êtres vivants ». Or, en quoi consiste cette dignité de l’homme ? En cela, nous dit Kant, que l'homme ne doit jamais être pris comme un simple moyen, mais toujours comme une fin en soi. La dignité désigne la valeur absolue de l’homme en tant qu’il est libre et ne doit obéir à d’autre loi qu’à celle qu’il se donne par la raison. Elle renvoie aussi et corrélativement à son caractère irremplaçable qui est sans prix : conformément à cet impératif catégorique moral, un être humain ne peut ni ne doit être traité comme un objet ou une marchandise ; il ne peut et ne doit être ni échangé ni vendu.

 

Il m'est avis que le débat reste ouvert sur ce point crucial. Les animaux possèdent-ils une liberté de la volonté et une raison qui leur confèreraient une aptitude à l’autonomie et donc une dignité? Et quand bien même ils seraient dépourvus de raison et de liberté de la volonté, avons-nous le droit de les torturer et de les massacrer? Que la frontière entre l'humanité et l'animalité apparaisse de plus en plus poreuse et problématique ne permet pas pour autant d'affirmer qu'elle n'existe pas.

 

2. Le cercle maudit de l'exclusion

 

Cette question de la frontière nous ramène à l'autre aspect du texte d'Anne Frémaux, et auquel je souscris totalement. Je veux parler de l'hommage rendu à nos amies les bêtes, de l'analyse précise qui exhibe les présupposés et les conséquences d'un anthropocentrisme meurtrier,  d'une barbarie à visage humain. Anne Frémaux nous fait voir l’horreur du travail dans les abattoirs et renvoie à des vidéos déposées et visibles sur internet. Elle a raison: c’est vraiment ignoble! Des porcs pendus à des crocs de boucher ou à des treuils, égorgés et éventrés avant même que la mort n’ait eu le temps de les délivrer de toute souffrance possible, tandis que d’autres pataugent dans des mares de sang et sont frappés à coups de massue… Mais là encore, il faut veiller à ne pas confondre trois degrés de réalité :

1° Le fait naturel du régime alimentaire omnivore – et donc carnivore – auquel les êtres humains sont soumis, par un effet de leur constitution physiologique autant que celui des contraintes historiques géographiques avec lesquelles ils doivent composer afin de pouvoir se nourrir);

2° Le fait culturel et historique du développement exponentiel des populations urbaines: les conditions démographiques ont favorisé l’essor des infrastructures sur lesquelles repose l’industrie agro-alimentaire;

3° La question morale de la cruauté qui caractérise les méthodes expéditives employées dans les abattoirs, assimilables à de la torture et à du massacre à l'égard des animaux.

 

Cela étant dit, je trouve qu'Anne Frémaux touche à l'essentiel. Depuis quatre siècles, l'Occident a développé «une vision tordue de l’anthropocentrisme, ce système de croyances valorisant abusivement la suprématie de l’homme, la centralité et la priorité de la vie humaine sur les perspectives et les intérêts des autres êtres vivants ». Ce faisant, il a ouvert le cycle maudit de la coupure dont parle si bien Claude Lévi-Strauss dans l’Anthropologie structurale (1973), dans ce passage cité par l'auteure, pour expliquer comment « on a commencé par couper l’homme de la nature, et par le constituer en règne souverain», croyant ainsi effacer l’une de ses caractéristiques ontologiques les plus saillantes,  « à savoir qu’il est d’abord un être vivant ». C’est « en restant aveugle à cette propriété commune, [qu’]on a donné champ libre à tous les abus  Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il refusait à l’autre, il ouvrait un cercle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d’un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion » [mise en italique par l’auteur].

 

Comme j'ai eu l'occasion de l'écrire dans un précédent article, "affirmer l'idée qu’il existe une différence entre les hommes et les bêtes n'implique pas nécessairement que les hommes soient supérieurs aux bêtes. Ces dernières font preuve de capacités tellement étonnantes ! Seul l'orgueil humain, fondé sur le sentiment inébranlable de notre supériorité et sur notre confiance imbécile dans la technique, a fini par nous aveugler au point de nous faire oublier notre parenté avec les bêtes. La science tend à développer des hypothèses visant à établir notre lointain cousinage avec les grands singes. L'expérience nous rappelle - assez cruellement parfois- combien, à l'instar des animaux, nos besoins fondamentaux nous enracinent dans notre originelle animalité. La différence ne doit pas nous égarer; pour réelle qu'elle soit, elle n'est pas pour autant synonyme de supériorité. Je note au passage que la question vaut également pour la différence à l’intérieur du genre humain, qu’il s’agisse des rapports entre les peuples ou des rapports entre les sexes : la différence doit-elle impliquer que les uns puissent se considérer supérieurs aux autres ?..."

 

La question de savoir s'il faut continuer ou arrêter de manger du foie gras peut paraître dérisoire.  Mais ses enjeux sont réels et considérables. Selon que nous refusons ou que nous acceptons le massacre industriel des bêtes avec une cruauté ignoble, nous nous vouons soit à la folie, soit à la barbarie. Folie, en l’occurrence une certaine forme de schizophrénie: nous savons comment techniquement se fabrique le foie gras mais, de l’autre côté, nous ne voulons pas vraiment savoir le prix à payer sur le plan moral. Je rejoins totalement le constat glaçant fait par Anne Frémaux: "A l’approche des célébrations de fin d’année qui sont normalement une période de réjouissances, de partage et de compassion, force est de constater que des milliards d’êtres seront exclus de la fête et même plus, qu’ils seront le prix (moral) fort à payer pour nos parties de plaisir culinaires et le sacrifice exigé pour notre convivialité artificiellement retrouvée… C’est pourtant sur l’holocauste de la souffrance animale produite dans les temples de la production industrielle que se déroulera la liesse collective annuelle. C’est sur la négation du droit à l’existence de milliards d’êtres vivants non humains que sera fondée l’euphorie collective."

 

Notre incapacité à assumer la cruauté des procédés qui paraissent indispensables à notre confort matériel et à notre jouissance (qu'il s'agisse des conditions de fabrication du foie gras, de nos téléphones portables ou encore de nos tee-shirts... ) nous conduit alors au déni de la réalité sociale et économique. Ce déni de la réalité peut conduire à la barbarie - l'autre branche de l'alternative - , celle qui consiste à infliger la souffrance par plaisir et par commodité à des millions de bêtes vouées dès leur naissance au massacre industriel, au motif que les animaux sont des êtres sans dignité, sans âme ; bref, des ressources utilisables et manipulables à loisir. En épousant cette logique de  souffrance et de mort, dénuée de la moindre empathie pour des êtres différents, nous acceptons aussi - comme par extension - qu'elle soit infligée également à des êtres humains (des femmes, des enfants) réduits en esclavage, voués à la misère et à une mort prématurée. Tel est le point aveugle de cet anthropocentrisme arrogant et imbécile qui nous coupe du reste des êtres vivants et nous fait penser avec Descartes que nous sommes en droit "de nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature"(Discours de la Méthode, 1637).

 

Pour montrer que cette absence d'empathie, ces effets délétères de cette coupure, il suffit d'observer ce qui se passe en nous lorsque nous sommes confrontés à des scènes de violence réelle rapportées par les medias. Nous sommes tous horrifiés par les actes de terrorisme, tant par le sort effroyable des victimes que par la cruauté et la barbarie des bourreaux. Mais la chose curieuse à noter est précisément l'un des effets de cette coupure qui fait que nous éprouvons de d'un côté de la compassion à l'égard des premiers et, de l'autre côté, que nous sommes sidérés par l'absence d'empathie chez les seconds. Là est le coeur du problème: dès lors que nous rejetons les autres loin de nous et que nous ne percevons plus la communauté de destin qu nous unit, cette absence d'empathie est plus courante et plus facile qu'on ne le croit: "Quand le sang versé n'est pas celui des vôtres, il pourrait aussi bien s'agir d'eau ou de vin" remarque Peter McCullough, le personnage désabusé du roman de Philipp Meyer, Le fils, alors qu'il vient d'assister à un massacre d'hommes, de femmes et d'enfants.

 

3. Repenser l'humanisme à la lumière de l'animalité.

 

De ce point de vue, la théorie de la décroissance qui incite à consommer moins pour vivre mieux et autrement, ensemble sur cette terre, me semble intéressante. Mais elle ne va pas assez loin. Le bouddhisme, en reconnaissant une égale dignité entre toutes les formes de la vie animée est beaucoup plus radical et plus cohérent : il prône une alimentation non carnée... Au-delà de la politique et de l'économie, la philosophie et la science doivent oeuvrer pour renouveler l'humanisme, un humanisme étendu aux bêtes. Non que les bêtes puissent être considérées à l'égal des êtres humains, mais pour que les bêtes soient considérées et traitées avec humanité.

 

Comme j'ai eu l'occasion de l'écrire dans un précédent article, "tant que les êtres humains n'auront pas été éduqués à l'idée que les animaux possèdent des trésors d'intelligence dont les hommes pourraient utilement s'inspirer (pour ne prendre qu'un seul exemple: les dauphins peuvent aider des enfants autistes à sortir de leur silence et de leur incapacité pathologique à communiquer avec leurs semblables), il y a - hélas! - fort à parier pour que le sort des bêtes et la reconnaissance de leur dignité ne s'améliorent pas." Il m'est difficile de ne pas rappeler cette parole de Montaigne qui n’a jamais caché son amour pour les bêtes : « Mais quand je rencontre, parmi les opinions les plus modérées, les discours qui essaient de montrer la proche ressemblance entre nous et les animaux, et avec quelle vraisemblance on les regarde comme pareilles à nous, certes, j’en rabats beaucoup de notre présomption, et me démets volontiers de cette royauté imaginaire qu’on nous donne sur les autres créatures.» (Montaigne, Essais, Livre II, chapitre 11 : De la cruauté).

 

Pour conclure, je voudrais suggérer que très concrètement, on peut abattre un animal pour manger sa viande tout en le respectant. C'est la voie enseignée par les Anciens dans les tribus d'afrique et d'Amérique du Nord. C'est celle dont s'inspire aussi cet incroyable écrivain-professeur- éléveur américain qu'est Dan O'Brien, l'auteur du récit autobiographique Les bisons du Coeur-Brisé : " Selon la croyance des Indiens des plaines, les bisons s'offrent aux chasseurs au coeur pur".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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