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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

25 Oct

Apprivoiser la mort et le chagrin à l'école de la vie.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #ETHIQUE

Stèle funéraire attique d'Hègèsô, attribuée à Callimaque, Musée national archéologique d'Athènes.

Stèle funéraire attique d'Hègèsô, attribuée à Callimaque, Musée national archéologique d'Athènes.

Je trouve assurément très beau et très profond ce que dit Alexandre Lacroix , dans son article La compagnie d’un mort 1 sur le deuil comme relation intérieure que les vivants peuvent apprendre à tisser avec leurs morts, comme par sorte d'apprivoisement. Certes, ce que nous ne pouvons empêcher (la mort des autres et le chagrin pour les vivants), il faut l'accepter. Mais il y a plus, nous dit Alexandre Lacroix: cette relation intérieure que nous avons (ou pouvons choisir d'avoir) avec les morts est "une des choses les plus intenses et les plus belles qu'il nous soit échu de vivre".

Faut-il y voir une sorte de penchant malsain pour la mort? Une manière de congédier l’actualité de la vie pour se réfugier dans les brumes du passé ? Bref, l’indice d’un deuil qui n’en finit pas de finir? Certes, la chose est possible et l’on ne peut ici écarter l’hypothèse de la névrose. En effet, combien de gens se considérant comme normaux restent assujettis au passé et continuent, sans même s’en rendre compte, de souffrir d’événements traumatisants anciens? Freud explique que « Les hystériques souffrent de réminiscences. Leurs symptômes sont les résidus et les symboles de certains événements traumatiques. C’est la sujétion au passé qui est nettement pathologique : les affects restent coincés et se manifestent sous formes de troubles psychiques et de processus physiques anormaux. Pour les personnes atteintes de névrose, le passé n’est  pas passé : elle sont demeurées fixées, bloquées à une époque lointaine où elles ont vécu le traumatisme » 2. En d’autres termes, c’est la double incapacité à nous détacher des morts et, conjointement, à réintégrer pleinement le monde présent peuplé de vivants qui alimente la névrose. Freud et William Faulkner se rejoignent sur ce point : "Le passé n'est pas mort et enterré. En fait, il n'est même pas passé".

Mais dès lors que ce processus de séparation et d’acceptation de la mort advenue est accompli, il reste une place pour les morts et pour le chagrin dans notre vie. Si cette place ne doit pas être la première, elle ne doit pas être non plus la dernière. En ce sens, je trouve qu’il n’y a rien de plus absurde que de prétendre qu’il faudrait laisser les morts avec les morts, et les vivants avec les vivants au motif de vivre normalement et sainement. Car dans tout ce que nous sommes, l’héritage des morts est immense ; sans la conscience de cette transmission et de cette dette qui nous lie à eux,  il n’y aurait ni identité (individuelle et/ou collective) ni culture possibles.

Tout au contraire, je vois bien plutôt dans cette relation aux morts comme une sorte d'exercice spirituel par lequel nous pouvons apprendre tout d'abord à nous libérer de la tyrannie du temps présent et, ensuite, à apprivoiser la mort. Continuer de dialoguer avec nos morts, c’est enrichir notre présent en lui incorporant la dimension du passé, comme par manière de recul et de dédoublement. C’est en effet le propre de la conscience humaine de redoubler le monde et de le juger. A la différence de l’animal qui, en vivant dans un éternel présent, ne connaît ni la morsure du regret et du remords ni la crainte de l’avenir, c'est précisément grâce à la conscience que nous nous arrachons à la torpeur et que nous cessons de « demeurer attachés au piquet de l’instant » 3.

Bien sûr, subsiste le chagrin que le deuil ne saurait effacer. Mais comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, le chagrin peut constituer un moteur pour vivre : rechercher dans le présent la douceur et la force de l’amitié, de l’amour, de la beauté, de la solidarité, de la prière, de la création intellectuelle… Bien sûr, il faut que le temps fasse son oeuvre. C'est là une condition nécessaire, mais loin d'être suffisante. Il faut d'abord sortir de la longue nuit - puisque c'est par elle que tout commence -  et, ensuite, suivre cette voix qui crie en nous : "Je ne veux pas mourir!". Alors, la vie présente peut nous entraîner à nouveau dans son cours tumultueux et imprévisible. Pourvu que nous consentions à nous laisser entraîner par ce qui nous dépasse! La douleur atroce subsiste et ne cesse de lester chacune de nos joies du poids de la mélancolie; cependant, la vie en nous s'efforce d'y chercher un possible remède. C’est notamment la voie qu’a choisie Montaigne pour honorer la mémoire de son ami La Boétie. Avec beaucoup de sagesse et de perspicacité, me semble-t-il, les Anciens - dont Aristote - voyaient dans la mélancolie la marque du génie. C'est dans les tempéraments dépressifs et lorsque l'homme est loin des dieux, porté aux excès, à la luxure, aux enthousiasmes passagers, qu'on retrouve toutes les personnalités de génie. Tous les créateurs ne sont-ils pas, au fond, des mélancoliques ?4 Car la dépression est une petite mort qui  - au cœur de la vie - nous confronte au vide, au néant, à la vanité des joies et des servitudes de la vie mondaine.

Par là, il est plus aisé de comprendre en quoi la capacité à nourrir des liens avec les morts peut nous aider à apprivoiser la mort. La mort des autres d’abord, et puis la nôtre qui, tôt ou tard, doit nous emporter. Il s’agit en somme d’un exercice spirituel pour apprivoiser la mort et le chagrin à l'école de la vie. Je sais par expérience personnelle comment la confrontation avec la mort de ceux qu'on aime peut inciter fortement à se tourner vers la philosophie. Si philosopher c'est apprendre à mourir (ainsi que l’affirment Platon5, puis Montaigne6), alors cet exercice de recueillement à l’égard de ce qui fut et de ceux qui furent vaut bien davantage que tous les grands traités de philosophie et de religion.

Il s’agit de rester vivant et debout en dépit du chagrin qui nous écrase et de cette « présence perdue »7 qui vient hanter notre présent. Il y a là quelque chose de merveilleux même si, dans le merveilleux, se loge aussi le terrifiant.


1 Alexandre Lacroix, Philosophie Magazine, novembre 2014

2 S. Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse (Petite bibliothèque Payot, éd. 1966, 1ere leçon).

3 Friedrich Nietzsche, Seconde Considération inactuelle.

4 Aristote, L'Homme de génie et la Mélancolie (Rivage, Petite Bibliothèque, éd. 1991).

5 Platon, Phédon, 65b-67b.

6 Montaigne, Les Essais (Livre 1, chapitre 20)

7 Véronique Sanson : J’aime Magdaleno de Barcelona

 

 

 

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