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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

04 Sep

Sans-dents ou sans-culottes?

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE

Sans culottes dansant autour d'un arbre de la liberté (gravure anonyme, 1793 )

Sans culottes dansant autour d'un arbre de la liberté (gravure anonyme, 1793 )

"La fonction politique a ceci d’admirable qu’elle permet de parler au nom du peuple sans jamais le côtoyer." *

 

Admirable, c'est bien le mot: ce qui suscite l'admiration. La question d'être ou de ne pas être "du peuple" est relativement secondaire si l’on considère sérieusement les affaires de la Cité en général, celles de la République en particulier. Prétendre le contraire, ce serait sombrer dans la démagogie ou le populisme: dans une démocratie, seuls les plébéiens (autre nom des "sans-dents") auraient droit de participer aux affaires de la Cité, tandis que les aristocrates seraient tenus à l'écart. Autant reprocher à un gynécologue d'appartenir au sexe masculin, à un plombier d'être polonais ou à une femme d'être intelligente... Après tout, Périclès, l'un des plus illustres promoteurs et défenseurs de la démocratie athénienne, était originaire d’une  famille aristocratique ...

Mais il est vrai aussi que la fonction politique permet de donner le change et de s'en tenir aux apparences. Dans nos modernes et très sophistiquées démocraties, les gouvernants ne sont pas ceux qui s'exposent au danger (en cas de guerre, ce sont les "sans-dents" qui vont se faire casser la gueule), mais ceux qui ont appris à paraître savoir ce qu'il faut savoir pour gouverner. Dans les grandes écoles de la République, on enseigne en effet aux élites les sciences politiques (avatar moderne de la sophistique, qui n'a précisément rien de scientifique) et l'art oratoire (compris comme stratégie de communication et marketing de l'audimat). La compassion pour les pauvres gens y est regardée comme un vice, la condescendance comme un vertu et le devoir de domination comme un impératif catégorique. L'important est de prendre l'ascendant sur la masse des "sans-dents".

Au fond, peu importe que notre homme politique ait ou non tenu ce propos rapporté: la question de sa véracité - réelle ou seulement supposée - ne sera sans doute jamais tranchée. Mais elle touche en effet au coeur du malaise qui traverse notre démocratie: les gens d'en haut et les gens d'en bas vivent dans des mondes séparés, que le ciment des vertus et des valeurs républicaines ne parvient plus à rassembler.

Cette formule supposée exprimer le mépris des élites à l'égard du peuple fait assurément du tort à la République (comme dirait Boris Vian). Non pas en raison de sa véracité supposée, discutable et de toute façon invérifiable. Si celle-ci venait à être était avérée, elle pourrait -à bon droit- être considérée comme intolérable dans la bouche d'un homme politique qui se déclare socialiste - donc le défenseur des opprimés - et ennemi de la finance. Au pire, elle confirme le divorce consommé entre le peuple et les élites (ce n'est pas nouveau). En revanche, si elle venait à être réfutée, elle condamnerait sans appel celle par qui le scandale éclate et qui veut conférer à un banal dépit amoureux les allures d'une affaire d'Etat.

Voilà ce qui me paraît le plus grave dans cette sordide affaire de cocufiage et de revanche sur la place publique: c'est la tentation de la prendre au sérieux - ne serait-ce qu'un moment - et de lui donner une dimension politique. La presse et les réseaux sociaux n'en ont d'ailleurs fait qu'une bouchée! Mais en condamnant un homme politique sur la mauvaise foi de propos douteusement attribués et fielleusement rapportés, les "sans-dents" assurément s'y casseront les dents si, en se trompant d'adversaires, ils ne sont plus capables de voir le tort qu'on leur fait par derrière...

Or, plus encore que les élites arrogantes, la finance et le marché ont les reins solides et les dents longues, non pas moins que les ténors des partis de l'opposition et du fascisme... Les véritables ennemis de la République sont là. Comparés aux "sans-dents", les sans-culottes avaient d'autres vigueurs, si ma mémoire ne m'abuse...

 

* Philippe Granarolo, article intitulé "Les sans-dents : ma hantise !", paru dans IPhilo.

 

#SansDents  

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