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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

10 Sep

Pourquoi il faut défendre Mme Najat Vallaud-Belkacem

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE, #ETHIQUE, #NATURE-CULTURE

Marianne, timbre dessiné par David Kawena & Olivier Ciappa (2013).

Marianne, timbre dessiné par David Kawena & Olivier Ciappa (2013).

1. Son combat est aussi le nôtre.

Je sais bien que le philosophe est supposé conserver son sang-froid en toutes circonstances, scruter les événements au moyen de la raison et s’abstenir de succomber aux passions dévastatrices. Il lui arrive parfois de déroger à cette règle lorsque, guidé par une sainte colère, il sort de sa réserve pour se dresser contre l’injustice et s'efforcer de rétablir la vérité. En la circonstance, il s'agit des campagnes de dénigrement qui visent Mme Najat Vallaud-Belkacem en raison de son sexe, de son âge, de ses origines, de ses convictions et de sa fonction.

Je considère qu'il serait coupable de rester là sans réagir, en supposant que le temps finira par chasser la tempête. Il ne s’agit pas ici de sauver le soldat Vallaud-Belkacem (sa carrière politique ne regarde qu'elle), ni d’aduler une icône (une image sacrée qu'on utilise pour créer du consensus). Il s'agit de défendre un certain idéal de justice: car dans chacun des motifs invoqués par ses détracteurs, j’y trouve au contraire d’excellentes raisons pour défendre Madame Najat Vallaud-Belkacem. Car il ne faut pas s'y tromper: à travers elle, c'est la République qui est visée, dans ses institutions, dans ses valeurs et dans ses idéaux: la condition de la femme, l'égalité entre les hommes et les femmes, la laïcité, le code de la nationalité, la place de la jeunesse dans notre société et l'avenir que nous voulons pour elle.

2. Une femme à la tête de l'Ecole de la République.

Une femme à la tête de l'école de la République?! C'est un tabou qui tombe et un verrou qui saute. On ne peut que s’en réjouir. Jules Ferry l'aurait-il imaginé? Rien n'est moins sûr... Pour ma part, j'y vois le signe indéniable et réjouissant d'un progrès. Je sais que bien des hommes regardent d'un très mauvais oeil cette "montée en puissance" du rôle des femmes. Mais quoi? Les femmes constituent la moitié de l’humanité et concourent au développement de l'économie, de la société, des arts, de la culture, des mouvements associatifs au même titre que les hommes. Par conséquent, le fait que l’une d’entre elles soit enfin placée à la tête d'un si grand ministère ne doit-il pas être regardé comme un signe de justice et de progrès?

Dès l'annonce de sa nomination au poste de ministre de l'Education nationale, ses détracteurs ont fait feu de tout bois pour la destabiliser (et à travers elle, tout le gouvernement), en appelant leurs partisans à descendre dans la rue et en diffusant de documents grossièrement falsifiés pour jeter le discrédit sur sa personne. Certes, on a beau savoir que les procès en légitimité ne condamnent que la bêtise et la malveillance de leurs auteurs, et non les personnes qui en sont la cible. Mais une fois lancés les brûlots de la haine et de l’imbécillité, l’incendie se propage et devient rapidement incontrôlable. C’est ce qui advient lorsque des élus de la République - grassement payés pour servir l'intérêt général - commencent à contester les lois de la République, à attiser et à instrumentaliser la bêtise et la haine pour servir leurs ambitions personnelles.

Les lois sur la liberté de la presse et la liberté d'expression déterminent les conditions d'exercice, les limites aussi bien que les sanctions en cas d'abus. Il se trouve que Madame Najat Vallaud-Belkacem a jugé préférable de ne pas porter plainte devant les tribunaux. Elle feint même de les traiter avec humour et détachement. C'est sans doute la meilleure des stratégies. En tout cas, j'admire cette démarche car elle témoigne d'une grande maturité et d'une vraie sagesse (cette dernière est l'art de combiner tout ensemble la sagacité, le calcul, la patience, la prudence, la ruse et l'endurance).

3. L’égalité dans la différence.

Madame Najat Vallaud-Belkacem n’a jamais caché ses convictions: elle est résolument une militante de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les secteurs de la vie sociale, économique et politique.

Egalité, fraternité. A en croire ses détracteurs, Madame Najat Vallaud-Belkacem prône des idées à ce point subversives qu'elles menacent d'ébranler la République...

Que faut-il en penser? Faut-il en rire ou en pleurer?

Inversement, comment se fait-il que la question de l'égalité puisse déclencher dans ce pays des polémiques aussi virulentes et des résistances aussi opiniâtres? En vérité, cela tend à prouver qu'il ne suffit pas de proclamer des principes généraux et généreux, mais que le plus difficile  est de les appliquer bien, dans la réalité concrète de la vie sociale. Mais pour y parvenir, il faut affronter deux difficultés: l'une qui est d'ordre philosophique, l'audre d'ordre politique.

La première difficulté porte sur la nécessité de distinguer et d'articuler l'un par rapport à l'autre les concepts de différence et d'égalité qui se trouvent au coeur des débats autour de la différenciation sexuelle. Faut-il  réaffirmer celle-ci et l’ériger en norme au nom d’une conformité à la nature? C'est principalement cette  conception qui sert de fondement et de justification à la tradition du mariage (hétérosexuel). Ou convient-il, au contraire, de minimiser la différenciation sexuelle au motif que l’identité sexuelle est plus affaire de choix personnel que de détermination naturelle? Cette seconde option autorise alors la reconnaissance de l'homosexualité comme sexualité normale (et non plus déviante ou "contre-nature"), voire le principe d'un mariage homosexuel. Car dans cette affaire, c'est bien entendu aussi l’homosexualité qui se trouve en ligne de mire.

Il convient donc ici de rappeler que la différence sexuelle est un fait d'ordre biologique, un dispositif de la nature nécessaire à la perpétuation de l'espèce. En revanche, l'égalité est une convention humaine qui pose un certain rapport de valeur entre des êtres différents. Or, l'égalité suppose la différence. Quel sens y aurait-il en effet à vouloir établir un rapport d'égalité entre des être semblables? La différence équivaut-elle à une inégalité? Non, car cela reviendrait à ériger arbitrairement un modèle et à mélanger deux sphères réellement distinctes: la physiologie et la morale. Il me semble que là réside la véritable question: comment penser l’égalité dans la différence? Comment pensons-nous la différence, quel statut sommes-nous capables de lui accorder?

Par conséquent, si nous voulons faire progresser l'humanité, permettre aux hommes et aux femmes (hétérosexuels et homosexuels) de coexister pacifiquement et sereinement ensemble, il est nécessaire de penser ce point d'articulation entre différence et égalité.

En ce sens, la démarche préconisée par Madame Najat Vallaud-Belkacem consistant à interroger les stéréotypes communément admis me semble non seulement nécessaire mais encore salutaire. Elle est conforme à l’idéal de la philosophie des Lumières. Le débat est nécessaire, il est ouvert, et personne n’a le droit de le confisquer. Or, depuis des siècles, les théologiens des religions monothéistes (le judaïsme, le christianisme, l’islam) s’évertuent à imposer leurs lois phallocratiques à la moitié de l’humanité. Il serait grand temps d’inventer un autre modèle. C’est précisément le chemin que montre du doigt Madame Najat Vallaud-Belkacem.

De ce point de vue, j'affirme que les êtres humains peuvent bien découvrir de nouveaux continents, sonder les abîmes des océans, gravir les sommets des plus hautes montagnes, combattre et mettre en échec la maladie, envoyer des fusées dans l’espace et d’accomplir mille autres prouesses techniques. Mais tout cela ne sert à rien s’ils demeurent incapables de conquérir le premier continent sur lequel ils ont à vivre, depuis toujours et pour toujours: celui de leur propre humanité. Or, de toutes les aventures collectives que les humains ont à vivre, la reconnaissance de l'égalité dans la différence me paraît la plus difficile mais aussi la fondamentale de toutes. 

4. Un pays ridiculement archaïque.

La seconde difficulté consiste à inscrire concrètement dans les faits les principes généraux reconnus par la République. Or, dans la France de ce début de 21ème, les inégalités entre les hommes et les femmes sont manifestes, aussi bien sur le plan économique et sociétal (à compétences égales salaires moindres, carrières se heurtant à des plafonds de verre…) que sur le plan des représentations collectives (les modèles auxquels les sexes sont supposés devoir se conformer). Il s’agit donc de s’attaquer aux racines du mal, à savoir les clichés et les stéréotypes qui, consciemment ou non, confortent le pouvoir des hommes et maintiennent les femmes dans une position subalterne.

Il reste toutefois à affronter cette angoisse infantile de la castration qui fait craindre aux hommes la remise en cause leur domination millénaire. C'est pour cette raison s'est vue qualifiée d'«ayatollah de la rééducation». En d’autres termes, elle est accusée d'être une fanatique qui imposerait une doctrine religieuse rétrograde (comme l’islamisme radical qui prône le port de la burqa et l’application de la charia) et qui en abusant de son autorité, chercherait à transformer l’Ecole de la République en un immense camp de rééducation de la jeunesse à ciel ouvert, sur le modèle des laogaï chinois ou des goulag soviétiques. L’accusation vient d’un homme qui a pignon sur rue mais qui, assurément, semble affligé d’une très mauvaise vue, car, comme chacun sait, les ayatollahs sont la plupart du temps des vieillards barbus et couillus. Or, ce portrait n’est guère ressemblant avec celui  de Madame Najat Vallaud-Belkacem... En outre, ce thuriféraire des grands capitaines d’industrie et des patrons du CAC 40 (au passage, ce sont des hommes dans leur immense majorité; les femmes n’ont pas accès à ces hautes responsabilités) fait preuve d’une inconséquence assez remarquable. Car lorsqu’on lui pose la question, il se refuse à admettre que la une de son journal contient des propos ouvertement racistes et sexistes. Or, de deux choses l’une: ou bien ce journaliste ne sait rien ni du sens ni de la portée des mots qu’il publie, ce qui est fâcheux; ou bien, au contraire, il ne les connaît que trop bien,  en use et en abuse pour manipuler l'opinion, ce qui est ignoble. Entre inconscience et forfaiture, il faut choisir.

Pour ma part, je vois dans cette dénégation la signature du parfait salaud. On prétend promener son caniche; en réalité, on lâche le pitbull.

 

 

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