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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

14 Jul

Enfances et paternités d'ailleurs (sur les pas de Pierre Clastres: 1/3)

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #NATURE-CULTURE, #VOYAGES

Jeune Indien d'Amazonie portant ses parures rituelles.

Jeune Indien d'Amazonie portant ses parures rituelles.

 

1. L’éducation, clé de voûte de tout édifice social.

 

Pour commencer, je vous renvoie au très bel article de Nicolas Journet, paru en juin dans la revue Sciences Humaines, consacré au rituel d’initiation que de nombreuses sociétés traditionnelles imposent aux enfants au moment de la puberté.

J’aime beaucoup cet article car il nous rappelle ce fait simple et pourtant central: quel que soit le type de sociétés, les êtres humains n’ont d’autre choix que d’œuvrer à ce nécessaire façonnement du corps et de l’esprit des enfants en quoi consiste l’éducation. Non seulement parce que l’éducation constitue la clé de voûte de tout édifice social, mais encore parce que sans elle, les enfants ne pourraient développer les ressources que la nature leur a données et, donc, ne pourraient tout simplement pas devenir des « petits d’hommes ». Si la nature rend possible, c’est la culture qui actualise (ou inhibe) les potentialités.

Ensuite, pour faire écho à l’article de Nicolas Journet, je vous propose une sorte d’enquête sur les pas de Pierre Clastres, ethnologue français, auteur de Chronique des Indiens Guayaki (1971) et de La société contre l’Etat (1972). Dans sa Chronique des Indiens Guayaki ( tribu vivant dans la forêt amazonienne), Pierre Clastres consacre tout le premier chapitre intitulé "Naissance" à la question de savoir comment est vécue la naissance d’un enfant au sein de la communauté. Nous le savons bien, dans toutes les cultures, la naissance d’un enfant (surtout s’il est de sexe mâle) est vécue comme un événement important, c’est-à-dire un fait qui bouleverse le cours des choses et qui produit de l’irréversible. Par sa survenue autant que par  ses effets, la naissance de l’enfant affecte l’ensemble de la communauté chargée de l’accueillir.

Aussi, je me propose d’envisager la relation parents/enfants en me plaçant non pas en aval (le rituel imposé aux enfants à l’âge de la puberté), mais en amont (le rituel qui entoure la naissance de l’enfant.

 

2. Quand l’enfant paraît, le père se trouve en danger de mort.

 

Or, très curieusement, Pierre Clastres observe c’est que si l’arrivée d’un enfant est vécue comme un événement heureux par l’ensemble de la communauté, en revanche, elle est également perçue comme un danger par le père. Celui-ci, loin de s’attarder aux soins que requièrent l’enfant et la parturiente, se voit contraint de partir à la chasse, de partir seul et loin et de revenir vainqueur. Dès lors, se pose la question de savoir pourquoi la naissance de l’enfant est-elle vécue par le père comme un danger de mort ?

Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose de mener une sorte d’enquête en suivant le très beau texte de l’ethnologue. Les journalistes, les policiers, les magistrats, les savants et les philosophes le savent bien: d’ordinaire, la vérité se cache. Il faut d’abord obstinément traquer les indices, déjouer les obstacles, les mensonges et les pièges de la mémoire, émettre puis abandonner plusieurs hypothèses, se soumettre à l’ordre des faits tangibles pour qu’enfin la vérité se révèle. Le texte de Pierre Clastres illustre très bien cette constante : en sa présence, des actes sont accomplis, des paroles sont proférées, mais la vérité qui les conditionne toujours se dérobe.

Lorsque l’ethnologue demande à Chachugi (le chasseur et le père de l’enfant qui vient de naître) pourquoi il doit partir seul à la chasse, ce dernier répond que c’est à cause du pane. « Qu’est-ce que le pane? Sous son apparence anodine, ce petit mot redoutable désigne en fait la pire des choses qui puisse arriver à un chasseur indien : la malchance à la chasse ». Clastres précise même que « l’idée du pane occupe dans la pensée Guayaki une place centrale » au point qu’elle constitue pour eux une hantise L’auteur rappelle que, dans une société traditionnelle de chasseurs/cueilleurs/pêcheurs, revenir bredouille de la chasse comporte des enjeux immenses, à la fois économiques (la production alimentaire pour l’ensemble du clan), sociaux et symboliques (le chasseur y perd non seulement son prestige mais, en outre, il risque d’attirer la malchance sur son clan) : « Support de la communauté et point d’honneur personnel de chaque homme, la chasse porte en sa propre négation la limite même de la société ».

Mais, au-delà de cette considération d’ordre général valant pour tout chasseur et pour n’importe quelle période de l’année, s’en ajoute une seconde, qui vise tout particulièrement le chasseur dont la femme vient de donner naissance à un enfant. Pourquoi la naissance de l’enfant est-elle vécue par le père comme un danger, une malédiction ? Car, assurément, cet événement a un retentissement particulier sur le père  nous dit Clastres:  « Depuis la nuit dernière, depuis que l’enfant est né, Chachugi est bayja : il est celui qui attire les êtres, il est le centre vers quoi tout convergent les habitants de la forêt. ». Difficile à traduire dans notre langue, le terme de bayja désigne la « puissance attractive » qui émane du chasseur qui vient d’être père. Curieusement, le bayja contraint le père à partir seul à la chasse (chose qui ne se produit quasiment jamais, pour des raisons d’efficacité technique et de aussi de sécurité assez évidentes). Paradoxalement,  il faut noter que le bayja ou puissance d’attraction est ambivalent, car si d’un côté il rend le chasseur plus chanceux puisqu’il attire vers lui une abondance de gibier, de l’autre il le rend plus vulnérable, puisque la présence du chasseur devient décelable pour les proies comme pour les prédateurs (au nombre desquels il faut compter les redoutables jaguars). 

Clastres précise également que cette chasse ne répond à aucune nécessité d’ordre alimentaire; car quand bien même les réserves seraient abondantes, Chachugi partirait quand même. « Tout simplement, il ne peut pas ne pas entreprendre cette course en forêt, car happé jusqu’au plus profond de son être en la situation (créée par l’accouchement et la naissance de l’enfant), il n’est pas libre de choisir. Il est obligé d’aller à la chasse moins pour se procurer de la viande que pour sauver sa propre vie : une menace terrible pèse sur lui, d’être bayja lui fait courir un risque mortel et, pour y échapper, il faut absolument qu’il tue des animaux.».

On pourrait penser qu’il ne s’agit, dans cette chasse en solitaire, que d’une forme de magie ou de sorcellerie : en tuant un animal, une bête féroce en l’occurrence, le chasseur conjure ainsi le risque de mort en le retournant contre l’un de ses pourvoyeurs potentiels (les anacondas, les jaguars). Mais cette réponse serait doublement insuffisante. D’abord parce qu’elle échouerait à expliquer le sens de cette menace qui pèse sur le chasseur. Ensuite, parce qu’elle tendrait à présupposer que la « pensée sauvage » est dépourvue de logique et de sens; or la suite de l’enquête va démontrer tout le contraire.

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