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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

23 Jul

Exercice spirituel: de l'angoisse à la sérénité intérieure.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #ETHIQUE, #SAGESSE

L'univers infini

L'univers infini

1. Du monde clos à l'univers infini.

 

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.“ (Pascal, Pensées, Brunschvicg, n° 206). Cette phrase sonne comme un cri de détresse et d’angoisse pour qui prend conscience, à la façon de Pascal, de l’ écrasante disproportion qui existe entre d’un côté l’homme, créature chétive, fragile et mortelle et, de l’autre, l’éternité et l’infinité de l’univers. L’homme se sent seul, jeté dans un monde froid, fait de matière et de silence, un univers qui le surplombe et l’engloutit.

Pascal veut montrer que le monde de la nature ne peut plus être regardé comme ce refuge que les Anciens et la plupart des mythologies se sont plu à imaginer. « Du monde clos à l’univers infini » : cette formule d’Alexandre Koyré, spécialiste de l’histoire de la philosophie et des sciences, résume très justement (et retrace avec beaucoup de force dans son ouvrage éponyme) le bouleversement incroyable qui a frappé l’esprit des philosophes et des savants au milieu du 16ème siècle. En effet, lorsqu’il évoque les “espaces infinis”, Pascal prend acte des formidables découvertes scientifiques de son temps (auxquelles il a lui-même contribué, en mathématiques et en physique notamment).  Car avec les découvertes de Copernic et surtout de Galilée, on commence à comprendre l’univers non plus comme une totalité close sur elle-même, assujettie à des lois propres, mais comme une réalité infinie et homogène: l’espace qui nous entoure n’a pas de frontières, et le monde entier est compris comme un espace infini, homogène (de la terre jusqu’au ciel), offert aux lois de la physique et au calcul mathématique. D’un coup, la vieille opposition aristotélicienne entre le monde sublunaire et le monde supralunaire vole en éclats. Désormais, il n’y a plus d’un côté le monde terrestre, soumis au changement, à la génération et à la corruption et, de l’autre, ce monde dans lequel se meuvent les étoiles selon un mouvement fixe et inaltérable et où l’on peut entendre la musique des sphères. Cette conception enseignée depuis des siècles dans les universités est devenue caduque et il faut repenser la totalité du monde  à nouveaux frais.

En outre, cette perception nouvelle de l’espace infini va être accentuée par l’invention de la lunette astronomique (et, plus tard, celle du microscope), “Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout... Que fera-t-il sinon d’apercevoir quelque apparence au milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin ?” L’homme se voit donc confronté à un double infini, dont il tient le milieu, situé au coeur d’un univers “dont le centre est partout et la circonférence nulle part.”

En quittant le monde clos des Anciens (le cosmos : littéralement totalité unifiée, réglée, harmonieuse), les Modernes se trouvent confrontés à une solitude accablante, à une perte d’orientation et de sens (voir mon article).

 

2. De l'angoisse à la paix de l'âme.

 

Comment surmonter ce sentiment de déréliction et d’abandon face ce monde infini qui existe, qui vit et ne dit rien? Cette angoisse définit la condition de l’homme sans Dieu. Pour ma part, je trouve très intéressant que ce soit Pascal, ce génie incomparable qui a brillé autant dans les sciences que dans la philosophie et dans la religion, qui pousse ce cri d’angoisse. Mais ici, ce n’est donc pas en tant que savant que Pascal exprime ce sentiment de déréliction, mais en tant que croyant : ce monde est infini, et Dieu est “caché”. Pascal veut ici critiquer les prétentions de la science et de la raison humaine  à percer les secrets de la nature, à comprendre le monde dans sa totalité, sa complexité et sa profondeur. L’univers est vide de Dieu, s’il n’est que matière, offert aux lois de la physique et au calcul mathématique. D’une certaine manière, les scientifiques visent à rendre compte des lois de la nature.  Mais d’une autre manière,  ils ne peuvent que rater l’essentiel qui est Dieu « sensible au cœur et non à la raison » nous dit Pascal.

Toutes les fois que l’absence de nuages ou que la puissance des lumières au sol ne me privent pas du loisir de contempler le spectacle étonnant de la voûte étoilée, je ne puis m’empêcher de songer à cette phrase de Pascal. Etrangement, le passage des avions de ligne et des avions de chasse se déplaçant à une vitesse supersonique, pas plus que les innombrables satellites et les fusées interplanétaires gravitant autour de la Terre ne parviennent à troubler mon étonnement qui est demeuré intact.

D’un certain point de vue, que l’on soit croyant ou incroyant ne change rien à l’affaire. Certes, le croyant se doit de rechercher au fond de son cœur ce Dieu dont les physiciens et les astronautes n’ont jamais trouvé trace dans le ciel ni dans les étoiles, et peut-être cela suffit-il pour donner un sens à son existence et apporter un réconfort à son âme inquiète. Pour l’incroyant que je suis, il m’est avis que la tâche n’est pas très différente. Car les progrès techniques qui fascinent tant mes contemporains ne sauraient me faire oublier l’inquiétante beauté de ces espaces infinis ni le mystère de leur silence éternel: la première m’incline à l’humilité, le second à la recherche de la vérité.

La méditation de cette phrase associée à la contemplation du ciel constitue en tout cas l’un de mes exercices spirituels favoris. Certes, je me vois rappelé à ma solitude, à ma fragilité et à ma finitude. Un jour, je serai moi aussi happé et comme englouti par ce silence éternel. En même temps, je me sens solidement enraciné dans mon sol originel sans pour autant me sentir prisonnier ni de la vie ni de mes contemporains: l’univers infini se meut en moi et hors de moi, avec moi ou sans moi, et mon âme s’en trouve considérablement allégée. Car, selon moi, le bonheur ne réside pas dans l'abondance de nos possessions matérielles ni dans l'accomplissement de tous nos désirs, mais bien plutôt dans le sentiment de sécurité intérieure, dans l'absence de troubles (ce que les philosophes grecs nommaient ataraxie). Ce qui implique d'en passer d'abord par l'angoisse pour apprendre ensuite à s'en libérer. C'est la vertu du détachement.

 

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