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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

14 Jul

Enfances et paternités d'ailleurs (sur les pas de Pierre Clastres: 3/3).

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #NATURE-CULTURE, #VOYAGES

Indien Nambikwara d'Amazonie (photo de Claude Lévi-Strauss, parue dans Saudades do Brasil, Plon, 1994)

Indien Nambikwara d'Amazonie (photo de Claude Lévi-Strauss, parue dans Saudades do Brasil, Plon, 1994)

 

5.  Quand le sang des femmes inquiète les hommes.

 

Parvenus à ce stade de l’enquête, nous ne savons toujours pas pourquoi la naissance de l’enfant est perçue par le père comme une menace et un risque de mort. Pierre Clastres a conscience que quelque chose lui a échappé jusque là. Et c’est pourquoi il reformule la question centrale avec force et clarté : « Où s’origine cependant cette brutale subversion qui se joue ainsi du sort de Chachugi, quelle force soudaine, et fatale en ce qu’elle fait l’homme s’engager sur le chemin qu’elle indique, veut l’anéantir en le portant à affronter la mort ? ».

Clastres comprend qu’il faut chercher la réponse ailleurs. Non pas dans le discours conscient que les hommes tiennent sur eux-mêmes et sur le monde, mais ailleurs, c’est-à-dire « à un niveau de sens plus profond, à l’étage inconscient de leur pensée. ». L’ethnologue prend ici appui sur la philosophie et sur la psychanalyse, lesquelles nous enseignent, avec les « penseurs du soupçon » (Nietzsche, Marx, Freud) que la vérité des choses reste la plupart du temps dissimulée derrière des constructions intellectuelles, qui ont l’apparence de la vérité mais la consistance des fictions. Car la conscience ignore –ou veut ignorer- l’action de forces et de processus qui lui échappent mais qui la dominent et l’assujettissent: la morale judéo-chrétienne pour Nietzsche, les forces agissantes dans l’économie réelle et dans l’histoire pour Marx, l’inconscient psychique pour Freud.

Qu’est-ce donc qui explique cette menace du bayja qui pèse sur la vie du chasseur lorsque sa femme accouche?

Clastres envisage plusieurs possibilités. Il sait que la menace du bayja apparaît aux hommes à plusieurs occasions, en dehors de l’accouchement, à savoir à chaque fois qu’une femme perd du sang et se rend par-là même coupable de souillure (appréhendée du moins comme telle par les Indiens. Mais sur ce point, les Indiens ne se démarquent pas de nombreux autres peuples). Lorsque surviennent les premières règles chez la jeune fille, les menstruations chez la femme, et que se produisent des avortements et des accouchements, les hommes mettent en place des rituels pour se préserver de la souillure. « Apparemment, la force mauvaise du bayja n’est libérée que dans les circonstances où la féminité de la femme fait irruption à la fois en sa vie biologique individuelle et en la vie sociale du groupe. ». Chacun de ces événements affecte la vie de l’ensemble de la communauté  et leur intégration s’effectue au moyen de l’institution. « Le rituel est le moyen de transformer, en le socialisant, un donné brut immédiat en un système symbolique médiatisé; ou, pour le dire autrement, c'est dans et par l'espace du rituel que l'ordre naturel se convertit en ordre culturel.».

Cependant, Clastres observe également que, en dépit de toutes les caractéristiques communes que présentent les menstruations, l’avortement et l’accouchement, ce dernier n’est pas traité de manière identique. « Qu’y a-t-il de plus, dans l’accouchement, qui contraint l’époux de la femme à partir en chasse, alors que dans les autres circonstances cette obligation n’existe pas? Il y a tout simplement l’enfant.*». Et Clastres de tirer cette conclusion évidente, mais forte et décisive pour la compréhension du problème posé: « Dans le cas d’un accouchement, dans la relation de la femme à l’homme se noue un lien nouveau : celui qui unit l’homme au nouveau-né et qui, d’un époux d’une femme, fait de lui le père d’un enfant. C’est de sa présence qu’émane l’aura plus vive de danger qui fait l’angoisse envahir l’âme du père, et fait celui-ci entrer en lice dans les fourrés obscurs. ».

 

6. La naissance de l’enfant, c’est la mort du père.

 

A ce stade avancé de la réflexion, nous pourrions considérer que nous tenons enfin la solution au  problème: la naissance de l’enfant est la cause de l’angoisse du père, et cette situation est symboliquement transposée sur le plan cosmique : le désordre émotionnel vécu par la père renvoie, comme par homonymie de fonctionnement, au désordre du cours des choses. Pourtant, cette réponse n’est qu’à demi satisfaisante, car elle ne rend pas compte du risque de mort que le père sent peser sur lui. Certes, le fait psychologique est indéniable, et connu de tous les pères. Quant à sa métaphorisation cosmologique, elle pourrait être versée au compte de l’indéracinable besoin de surnaturel qui sous-tend la pensée mythologique, caractéristique de la « pensée primitive ». Mais je me suis déjà expliqué sur ce présupposé faussement évolutionniste qui consiste à relayer « la pensée sauvage » du côté de l’archaïsme et de l’absence de toute rationalité. C’est précisément l’une des tâches principales de l’ethnologue que de faire droit à la pensée des peuples qu’il observe et qu’il côtoie, de s’abstraire des préjugés ethnocentristes et pour tout dire, racistes.

Il semble donc qu’il nous faille poursuivre notre enquête. Pourquoi le père d’un nouveau-né se sent-il menacé de mort, « pourquoi la venue au monde de son bébé projette le père en une si dramatique conjoncture », au point de chercher à conjurer cette menace en prenant le risque d’une mort réelle en affrontant des jaguars?

Voici la réponse de Pierre Clastres : « A l’instant même où l’enfant aborde un monde que les hommes veulent lui rendre accueillant, paisible et amical, à cet instant ce même monde devient hostile au père, il se charge d’agressivité, il cherche à l’anéantir en jetant sur ses traces une exceptionnelle abondance de jaguars. ». Passant du mode poétique au mode discursif, Clastres reformule les données du problème de la manière suivante : « Mystérieuse et narquoise, la règle de ce partage trouve à se formuler dans la sécheresse de la loi : la conjonction du monde et de l’enfant signifie du même coup la disjonction du monde et du père. ».

Mais, se demandera-t-on, pourquoi les jaguars nombreux? Et pourquoi cette obligation faite au père d’aller à leur rencontre pour les chasser ? La réponse de Pierre Clastres est lumineuse : selon la  pensée des Indiens Guayaki « les jaguars, porteurs de mort et messagers de l’enfant, délégués à restaurer l’ordre du monde, vont accomplir un destin inconsciemment pensé sous les espèces du parricide : la naissance de l’enfant, c’est la mort du père* ».

Dès lors, nous comprenons mieux l’obligation pour le père d’aller à la chasse, de même que la signification métaphysique et cosmologique d’une telle obligation: « Le père, dont l’existence est ainsi contestée, ne pourra survivre qu’en tuant une proie; geste vainqueur qui l’imposera aux jaguars, c’est-à-dire à l’enfant lui-même dont ils incarnent la puissance. Une puissance est en soi provocation du désordre social et, au-delà, du désordre cosmique: le surgissement d’un être nouveau s’opère seulement par la négation d’un autre, et l’ordre détruit par une naissance ne peut se rétablir que par une mort compensatrice. » . Pensée cyclique qui intègre et comprend les lois inexorables de la nature, la pensée des Guayaki formule avec netteté cette double vérité à laquelle un père est nécessairement confronté : « C’est la découverte, chaque fois renouvelée, que les hommes ne sont pas éternels, qu’il faut se résigner à la finitude et qu’on ne peut pas être à la fois un et autre. ».

Cette vérité tragique s’applique indistinctement aux hommes et aux femmes, aux pères et aux mères. Pierre Clastres ne dit rien sur ce point. On peut tout au plus conjecturer que la femme qui donne la vie et porte l’enfant dans son ventre ne se sent pas menacée dans les profondeurs de son être: après tout, l’enfant qui naît vérifie et consacre la puissance créatrice qu’elle porte en elle. En outre, la division sexuée des tâches lui assigne de se consacrer à l’entretien du foyer et au soin des enfants. Encore une fois, Clastres ne dit rien de tel. Ce n’est que pure supposition de ma part. A l’inverse, l’homme perpétuellement confronté au risque de mort réelle dans son activité de chasse se voit en outre confronté à un autre risque: celui d’une mort sociale à venir, dans le fait de devoir être un jour dépassé en excellence par le fils qui vient de naître : « On ne peut pas être à la fois un et autre.». Dans l'obscurité de la jungle rôdent les jaguars porteurs de mort; dans le berceau de l'enfant se tient l'ombre de l'excellent chasseur à venir. Non seulement, chaque nouveau-né pousse les parents un peu plus en avant dans la course du temps et vers l’échéance de la mort, mais à plus forte raison, lorsqu'il s'agit d'un enfant mâle, la naissance de ce dernier rappelle au chasseur que le temps des exploits lui est inexorablement compté, et qu’au jeu de la rivalité, il n’est pas certain d’en sortir toujours vainqueur. 

 

7. L'incroyable rencontre entre le logos de la pensée occidentale et le mûthos de la sagesse Guayaki.

 

La conclusion de Pierre Clastres est absolument magnifique : « Curieuse rencontre entre une pensée sauvage inconsciente de soi en ce que seuls les gestes la disent, et le logos le plus puissamment maître de soi de la pensée occidentale ; unité en fin d compte de l’esprit qui, chez un Indien ou chez un philosophe, trouve l’obstacle à son effort dans l’impossibilité nue de penser la vie sans penser la mort.».

On pourrait discuter, bien sûr, le bien-fondé de cette opposition entre ces deux modes de pensées et les caractéristiques que leur assigne Pierre Clastres. Il faudrait en effet démontrer que la pensée sauvage est dénuée de toute conscience claire et, inversement, que la pensée occidentale est puissamment maîtresse d’elle-même. Mais justement, le propos ne comporte-t-il pas une réelle part d’ironie visant à la remise en cause de ces préjugés ?

Pour ma part, j’incline à le croire. Tout d’abord, la référence explicite à Claude Lévi-Strauss (la pensée sauvage), l’un des grands penseurs de l’ethnologie française et le précurseur des travaux de Pierre Clastres (en cette même contrée de l’Amazonie) me semble un premier élément de réponse. J’y vois bel et bien un hommage à l’auteur de Tristes tropiques (1955) et de La pensée sauvage (1962).  Ensuite, la force de la démonstration conduite tout au long de ce premier chapitre de sa Chronique des Indiens Guayaki, qui s’achève sur un salutaire télescopage de deux univers de pensée que l’on s’évertue si souvent à placer  aux antipodes l’un de l’autre (mais qui parviennent à énoncer une vérité identique) me semble un second argument très fort en ce sens.

 

Car vraiment : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit en la barbarie » (Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Plon,1952 ).

 

Note : Tous les termes suivis d’un astérisque sont soulignés par les soins de l’auteur.

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