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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

14 Jul

Enfances et paternités d'ailleurs (sur les pas de Pierre Clastres: 2/3).

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #NATURE-CULTURE, #VOYAGES

Indien Bororo d'Amazonie (photo de Claude Lévi-Strauss, parue dans Saudades do Brasil, Plon, 1994)

Indien Bororo d'Amazonie (photo de Claude Lévi-Strauss, parue dans Saudades do Brasil, Plon, 1994)

3. Courir le risque de la mort pour gagner le titre d’homme

 

Clastres est intrigué, car, il comprend qu’il ne s’agit pas ici d’une chasse ordinaire (menée par un groupe de chasseurs expérimentés à des fins alimentaires), mais d’une chasse particulière (engagée par un chasseur solitaire menacé de mort du fait de la naissance de son enfant). L’ethnologue se pose donc la question suivante: « En quoi consiste cette menace?». Pour y répondre, il va devoir se livrer à une sorte une investigation afin de trouver une interprétation des indices et des faits qu’il est en mesure d’observer.

Au cours des chasses ordinaires, l’homme et le jaguar sont davantage des concurrents que des ennemis, car ils chassent les mêmes bêtes de proie. « Mais pour l’heure, l’homme est à la fois chasseur et gibier car l’animal que le jaguar va tenter de mettre en pièces aujourd’hui, c’est l’homme. Afin de reconquérir son humanité menacée, afin de ne pas régresser à l’animalité sous la forme de proie du jaguar, il doit s’éprouver comme chasseur, comme tueur d’animaux. Pour rester homme, il faut être chasseur, et l’alternative de Chachugi, c’est de périr comme un animal ou de tuer comme un chasseur. Tels sont les effets du bayja : il fournit à l’homme qu’il affecte les moyens de réaffirmer son humanité en lui conférant les pouvoir d’attirer les animaux, mais du même coup il multiplie pour lui les risques représentés par les nombreux jaguars qui ne manquent pas d’accourir. Etre bayja, c’est donc exister dans l’ambiguïté, c’est être ensemble chasseur et proie, c’est en somme se trouver entre nature et culture. ». Nous avions déjà noté, précédemment, le fait que cette notion de bayja est chargée d’ambivalence et d’ambiguïté, qu’elle est porteuse de deux valeurs ou de deux significations distinctes et contraires: la chance du chasseur de rencontrer de nombreuses proies le désigne en même temps comme la proie de nombreux prédateurs. A ce stade de l’enquête, nous n’avons pas encore réussi à saisir la véritable signification de cette étrange puissance dont le chasseur se trouve investi du fait de la naissance de son enfant. Néanmoins, nous en saisissons une dimension importante: la naissance de l’enfant bouleverse un ordre cosmique qu’il incombe au père de restaurer en prenant le risque suprême.

Et Clastres saisit très bien les raisons de cet étrange bouleversement. Car, à la différence des sociétés industrielles qui arraisonnent la nature en exploitant ses ressources et qui, pour ce faire, s’ingénient à instituer un ordre humain  selon le modèle prométhéen du rapt, de violence, du conflit contre la nature, les sociétés traditionnelles ne se pensent pas autrement que sur le mode d’une fusion avec la nature. Ici, l’intégration de l’homme dans la nature correspond à une réalité objective (l’homme ne subsiste qu’en fonction de ce que la nature lui offre) et à une conception spirituelle (de nombreuses mythologies rapportent que les hommes et les animaux sont frères et doivent cohabiter ensemble sur la Terre Mère). La prétendue « supériorité » de l’homme par rapport aux bêtes n’est donc ni conceptuellement affirmée ni même concrètement assurée. L’humanité, comme vertu morale caractéristique de l’homme, doit sans cesse être réaffirmée. Cette observation de l’ethnologue est en soit une leçon de modestie et donc de sagesse. Car combien d’hommes en effet, du seul fait de leur appartenance objective au genre humain, mènent leur existence sans jamais se soucier de gagner le titre d’homme, de cultiver en eux (dans leurs pensées comme dans leurs actions) la vertu d’humanité, au point de commettre des actes proprement inhumains (à l’encontre des bêtes, des enfants, des femmes et de tous les êtres faibles)?

Et Clastres de conclure magnifiquement sur ce point : « Voilà peut-être, sous-jacente à l’explication consciente qu’en donnent les Guayaki, la signification souterraine du bayja : le danger qui menace Chachugi n’est que la métaphore vécue de ce vacillement dans son statut ontologique, le prix de la vie est ce risque de mort où il doit s’engager ». La venue de l’enfant a fragilisé le chasseur, non pas dans la certitude de son excellence, mais dans celle de son indestructibilité. Encore une fois, il faut insister sur ce point : le chasseur ne craint pas de se trouver dans l’incapacité de chasser pour nourrir son enfant. Le chasseur a la certitude d’être chassé hors de sa communauté et menacé de mort par la naissance de son enfant.

 

4. La dialectique du maître et de l'esclave selon Hegel et sa transposition dans l'ordre social des Guayaki.

 

En lisant ces pages de pierre Clastres, il m’est difficile ici de ne pas songer aux célèbres pages que le philosophe G.W. Hegel consacre aux modalités de l’accès à la conscience de soi, également connu sous le nom de dialectique du maître et de l’esclave, et que Pierre Clastres connaît assurément très bien.

Or, de quoi s’agit-il ? Pour le dire très brièvement, Hegel montre que tout être humain, pour devenir un être humain précisément (c’est-à-dire un sujet doué de désir et de conscience) doit nécessairement en passer par la confrontation avec d’autres (d’autres êtres humains, également doués de désirs et de conscience). Car être humain, c’est d’abord être considéré, reconnu et traité comme un être humain par d’autres êtres humains. L’esclave, en l’occurrence, est un être humain regardé et utilisé comme « une chose », dénuée de pensée, de volonté. Le motif de la reconnaissance est ici central. Etre homme, ce n'est pas seulement être né de parents humains (appartenir à l'espèce humaine), c'est encore et surtout être reconnu comme homme par un autre homme, c'est à dire comme une conscience par une autre conscience. Pour Hegel, le conflit constitue la modalité fondatrice de la communication des consciences entre elles: toute conscience ne se pose et ne s'affirme qu'en s'opposant à d'autres consciences. Exister comme homme, au milieu d'autres hommes, c'est vouloir exister comme conscience libre et prendre des risques pour conquérir et affirmer cette liberté aux yeux des autres. La reconnaissance de soi par autrui et d'autrui par soi s'avère la condition fondamentale pour accéder à la conscience de soi, y compris dans le conflit, dans la confrontation  "Puisqu’il est nécessaire que chacune des deux consciences de soi, qui s’opposent l’une à l’autre, s’efforce de se manifester et de s’affirmer, devant l’autre et pour l’autre ». (Hegel, Propédeutique philosophique, § 34).

En son fond, cette lutte pour la reconnaissance est une lutte à mort : « La lutte de la reconnaissance est à la vie et à la mort ; chacune des deux consciences de soi met en péril la vie de l'autre et accepte pour soi cette condition, mais se met seulement en péril ; en effet, chacune a aussi en vue la conservation de sa vie comme étant l'être-là de sa liberté ». Il va de soi que pour être reconnu par l’autre comme conscience, il faut que l’autre continue de vivre, sans quoi la reconnaissance est impossible. C‘est pourquoi, nous dit Hegel, la lutte à mort ne peut pas, voire elle ne doit pas être menée jusqu’à son terme (la mort de l’un des adversaires). La lutte s’achève lorsque l’un des deux adversaires renonce à risquer sa liberté pour conserver la vie. Le vaincu est celui qui a abdiqué de sa prétention à être reconnu comme une conscience libre, le vainqueur celui qui n’a pas abdiqué : « La vie étant aussi essentielle que la liberté, la lutte se termine tout d'abord, comme négation exclusive, par cette inégalité que l'un des combattants préfère la vie et se conserve comme conscience de soi individuelle, mais renonce à être reconnu libre, tandis que l'autre maintient son rapport à lui-même et est reconnu par le premier qui lui est soumis ; c'est le rapport de la domination et de la servitude.» (Hegel, Précis de l'Encyclopédie des Sciences Philosophiques, §§ 432-433).

Dans le cas de Chachugi, la reconnaissance de soi comme chasseur valeureux et père de l’enfant s’effectue sur le mode d’une double confrontation: d’une part, la confrontation physique (avec les jaguars nombreux qui rôdent au cœur de la forêt) et le risque de mort qu’elle implique; d’autre part, la confrontation symbolique avec le regard des autres (la présence de l’enfant et la crainte du pane qui affligerait l’ensemble de la communauté).

C’est pourquoi Pierre Clastres, imaginant Chachugi marchant seul dans la forêt, peut écrire : « Des pensées de Chachugi, je ne peux évidemment rien savoir. Mais je sais qu’attentif à ne pas succomber aux appels trompeurs de la forêt et vaillant comme à l’ordinaire, il avance d’un bon pas en un monde dangereusement vivant*. Il marche en réalité au-devant de lui-même, il est en quête de son propre soi, de sa propre substance. Non qu’il soit déjà perdu à soi-même, mais c’est, on vient de le voir, le risque qu’il court. L’important, c’est moins de ne pas mourir (les Indiens ignorent une telle crainte) que de le contraindre à reconnaître* la terre qu’il foule, les animaux qui y vivent, les hommes qui l’habitent et les puissances qui la contrôlent. ». Menacé  de mort par la naissance de l’enfant, remis en question au plus profond de son être, le risque de mort réelle dans la jungle fait écho, dans l’âme du chasseur, à un risque de mise à mort tout aussi grave, quoique sur un plan symbolique. Voilà pourquoi il lui faut chasser et tuer un animal: « L’homme se trouve donc soumis à réimposer son existence, à réaffirmer par un geste de chasseur son droit à séjourner sur la terre. ».

 

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