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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

06 Jul

Patience, sapience et défaillances.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #ETHIQUE, #SAGESSE, #VOYAGES

The Big Apple (photo réalisée à partir d'une peinture acrylique sur toile, détail)
The Big Apple (photo réalisée à partir d'une peinture acrylique sur toile, détail)
The Big Apple (photo réalisée à partir d'une peinture acrylique sur toile, détail)

The Big Apple (photo réalisée à partir d'une peinture acrylique sur toile, détail)

1. L'attente.

 

Patienter dans la salle d’attente de son dentiste n’est jamais très agréable. Même si, en l’occurrence, mon dentiste est une charmante et très aimable personne. Elle possède un visage angélique. Et également une main de fer dans un gant de velours. Mais rien n’est parfait en ce monde... Certes, j’ai beau savoir que le mot « patient » vient du verbe patior qui, dans la langue de Cicéron et de Sénèque, signifie supporter, endurer, souffrir (de là vient également le mot passion, car aimer c’est nécessairement souffrir, non ?). Il n’empêche. Je préfèrerais être ailleurs. Au-dehors, le soleil brille, les jours rallongent, les jupes des filles raccourcissent, et les terrasses des cafés sont bondées...

 

2. Les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas.

 

Donc, je résiste à la tentation. Stoïcisme oblige, je m’abstiens de m’échapper et m’apprête à supporter ce qui doit advenir, me conformant en tous points aux enseignements du vieux maître.  En toutes circonstances, nous dit-il,  il convient de faire la distinction entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous: «  Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d'autres non. De nous, dépendent la pensée, l'impulsion, le désir, l'aversion, bref, tout ce en quoi c'est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l'argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n'est pas nous qui agissons. » (Epictète, Manuel, partie 1, §1,).

 

Quelles sont donc les choses qui dépendent de moi en cet instant précis ? Mes désirs, tout d’abord.  Par exemple, j’aimerais aller boire un verre à la terrasse du café, accoster une belle passante, ou encore me prélasser au soleil. Certes, mais est-il bien raisonnable de chercher à se soustraire à ses obligations pour s’adonner à des plaisirs fugitifs et vains? Non, bien évidemment.  Mes représentations intérieures dépendent de moi également. Dois-je à ce point redouter un quart d’heure de désagrément? Je me représente la roulette semblable à un instrument de torture, mais n’est-ce pas plutôt l’imagination qui me trompe et m’entraîne à inventer des monstres? N’existe-t-il pas des choses plus redoutables dans l’existence? La raison me fait voir que tout, dans cette histoire, est principalement affaire de jugement et de volonté.

Inversement, quelles sont les choses qui ne dépendent pas de moi? La nature, tout d’abord. Par exemple, je n’ai choisi ni de naître ni de mourir, et encore moins d’avoir mal d’avoir aux dents. Et pourtant, parce que je suis vivant, je suis mortel et sujet aux rages de dents. La nature obéit à des lois que les savants présentent comme complexes. Je crois, pour ma part  que lorsque’ils affirment cela, c’est pour se rendre intéressants dans leurs colloques internationaux. Pour ma part, je pense que ces lois de la nature peuvent au contraire s’énoncer de manière fort simple: naître, vivre, vieillir, mourir. Cela s’applique sans exception à tous les êtres vivants: les batraciens, les platanes, les humains, les nuages, les chevaux, les joueurs de foot et les hamsters... Je veux bien concéder aux savants que les humains ont quelque chose de plus que tous les autres êtres de la nature: ils consacrent l’essentiel de leur vie à travailler et à aimer. C’est même à cela, nous dit la psychanalyse, qu’on peut savoir s’ils sont normaux ou non. Parmi les choses qui ne dépendent pas de moi, il y a aussi la société. Par exemple, pourquoi dois-je travailler plutôt que vivre dans l’opulence et dans l’oisiveté? Pourquoi des joueurs de football sont-ils payés comme des millionnaires et plus admirés que Socrate ou le Dalaï Lama?

Donc, je m’abstiens et je supporte. Je fais appel à ma raison pour dompter ma volonté afin de prendre le contrôle de mes désirs et de mes représentations intérieures. Et plutôt que de me laisser aller à une forme de consternante résignation, je décide en toute raison de donner mon assentiment à l’ordre du monde, lequel est rationnel, parfait, immuable. Les saisons, les équinoxes et les solstices se produisent à intervalles réguliers. C'est donc la preuve irréfutable que la nature obéit à un ordre immuable. Sinon, comment expliquer cet éternel retour du même?

 

3. Le secret du bonheur.  

 

Ainsi, par la force inébranlable de ma volonté, je consens à acquiescer au monde tel qu’il est (avec ses saisons, ses dentistes et ses joueurs de football). Ce faisant, j’ai conscience de faire acte de liberté intérieure. « N'attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites; décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux. » nous dit encore Epictète (Epictète, Manuel, partie 1, §13,). Je me sens fort, rationnel et raisonnable, responsable, déterminé, puissant, quasi indestructible. Adulte, en un mot. Pour m’accorder pleinement à l’ordre du monde (et aussi un peu pour tromper l’ennui), je décide de m’absorber dans la contemplation du tableau qui orne le mur de la pièce. Il s’agit d’une toile de grand format, dans un style hyper réaliste, représentant New York vue depuis le haut des gratte-ciels. C’est un cadeau que lui a offert son beau-père m’a confié la dentiste. Au loin, on aperçoit les rives de l’Hudson et le ciel bleu à l’horizon.

A mesure que les minutes s’égrènent, je commence à ressentir les effets positifs de cet exercice spirituel. Mon âme se met à flotter dans les airs, s’enhardit jusqu’à devenir cosmopolite, file au-dessus de l’océan et vient se poser au sommet de la statue de la Liberté.  Ah ! Parfois, l’ordre du monde donne le tournis… Mais de là-haut, je contemple l’île de Manhattan. Mon âme se sent apaisée, en parfait accord avec l’ordre du monde.

La porte s’ouvre. La dentiste m’adresse un charmant sourire et m’invite à la suivre. Le soleil qui inonde la pièce à cette heure jette des reflets d’or dans sa blonde chevelure et dans ses grands yeux verts. D’humeur passionnément raisonnable, je me lève et consens à la suivre.

 

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PhilippineGehel 22/07/2014 12:35

On ne parle pas assez du stoïcisme des hamsters. Vraiment.

À propos

Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.