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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

29 Jun

Sugar Man, ou l'étonnante histoire de Sixto Diaz Rodriguez.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #ART, #POLITIQUE, #CINEMA

Sixto Diaz Rodriguez

Sixto Diaz Rodriguez

 

1. Paradoxes. 

 

On le croyait mort depuis des décennies (les rumeurs les plus folles avaient colporté le récit de son présumé suicide). Mais il réapparaît bien vivant, en homme d’apparence tranquille. Il est citoyen américain, d’origine mexicaine. Sa langue maternelle est l’espagnol, mais il compose les textes de ses chansons dans un anglais impeccable. Il est apprécié par les critiques, mais reste étrangement ignoré par le public américain. Totalement inconnu dans son pays, mais adulé à l’autre bout de la terre, en Afrique du Sud, à l’égal des plus grands (on le compare souvent à Bob Dylan). Contraint de renoncer à sa carrière d’artiste, il exerce divers métiers pour gagner sa vie (il travaille comme manœuvre dans les usines, puis sur les chantiers de démolition). Mais, en parallèle, il prépare et obtient une licence de philosophie et s'engage dans la politique. Parvenu à l’âge de soixante dix ans, son visage porte les stigmates du temps et son corps celles d’un labeur extrêmement pénible et ingrat. Mais lorsque l’occasion lui est redonnée de remonter sur scène, un peu partout dans le monde, il donne la preuve d’une incroyable vitalité intérieure en même temps que de sa fidélité par rapport aux idéaux de sa jeunesse: ses textes et sa musique sont demeurés intacts.

 

2. Searching for Sugar Man.

 

Cette histoire de résurrection est-elle absolument véridique ou, au contraire, pure mystification médiatique? Il est certes difficile de ne pas se poser la question, tant l’histoire de Sixto Diaz Rodriguez cumule les paradoxes et les invraisemblances. Mais les faits montrent que la réalité effective peut s'avérer - et de loin! - bien plus riche et étonnante que les fictions nées de l'imagination. Au départ de cette incroyable résurrection, il y a trois facteurs essentiels: une enquête, un film relatant cette enquête et une incroyable résistance au malheur.

 

L’enquête tout d’abord, menée depuis l’Afrique du Sud par des critiques et des fans qui s’interrogent sur le mystérieux destin de Rodriguez. Car s'il est devenu une icône de la contestation, on ignore à peu près tout de lui. Conduite sur la base d’indices parfois très faibles, l'enquête va devoir surmonter les obstacles de l’espace (de Capetown, Afrique du Sud à Détroit, Michigan, USA) et du temps (près de trente années se sont écoulées), et aussi déjouer les rumeurs les plus folles. En dépit de cela, l’enquête parvient jusqu'à sa conclusion et permet de retrouver in fine la trace de Sixto Diaz Rodriguez. Il vit pauvrement et ignore absolument tout du succès que son œuvre rencontre aux antipodes. Enfin, lorsque Rodriguez accepte de se produire sur scène, le public sud-africain incrédule l’ovationne, heureux de pouvoir enfin réconcilier le mythe et la réalité, la voix, la musique et la présence concrète de l’artiste.

 

Et puis, bien sûr, il y a le très beau film de Malik Bendjelloul: A la recherche de Sugar Man (Searching for Sugar Man, 2012). Emu par le destin hors du commun de cet artiste, le metteur en scène entreprend de reconstituer l'intégralité de l'enquête. Très vite, le documentaire de Malik Bendjelloul obtient un succès critique et public considérable: lauréat du prix spécial du jury au festival de Sundance 2012, puis de l’Oscar 2013 du meilleur documentaire, il est célébré dans de nombreux festivals internationaux. Aujourd'hui encore, son succès ne se dément pas. Ce succès est amplement mérité; non seulement en raison de la véracité et de l’intensité de son récit, de la qualité de son montage, mais encore de la beauté de sa bande originale: la musique de Rodriguez. Ce que l'enquête avait initié, le documentaire va l'achever: rendre possible la résurrection d'un artiste dont le talent est immense.

 

3. Résurrection.

 

Searching for Sugar Man ou l’histoire d’une résurrection? Oui, assurément. La plus belle des résurrections imaginables. Non pas celle d’un dieu qui, après avoir brièvement flirté avec la finitude de la condition humaine, réintègre les privilèges que lui confère son essence immortelle. Non. Il s'agit de la résurrection d'un homme, assurément mortel et écrasé par le poids du monde, mais qui a survécu par la force de son esprit. Les circonstances hasardeuses lui ont permis d'accéder à la reconnaissance internationale et de devenir pleinement ce qu’il n’avait jamais cessé d’être au fond de lui: un artiste.

 

L'étrange destin de Sixto Rodriguez nous rappelle que l'art n'existe pas de manière indépendante par rapport à l'ensemble d'une société donnée. L'artiste ne flotte pas dans les airs; il est un être socialement et historiquement déterminé. D'abord, son statut fait l'objet d'une reconnaissance qui peut sensiblement varier selon les sociétés et selon les époques: méconnu hier mais reconnu aujourd'hui dans son propre pays, adulé - à son insu- en un pays lointain. Ensuite, l'oeuvre d'art n'existe pas indépendamment d'un contexte social déterminé, notamment en ce qui concerne sa commande, sa distribution et sa consommation. Rodriguez s'est trouvé brutalement confronté aux lois iniques du show busines, et sa carrière d'artiste en a été stoppée net. Enfin, le contenu des oeuvres reflète  souvent la conscience que les hommes prennent d'eux-mêmes, de la société, de la nature. Rodriguez s'inscrit clairement dans le mouvement contestataire des années soixante/soixante-dix contre l'autorité, contre la guerre; il est aussi engagé dans les luttes des pauvres et des minorités contre l'"establishment".

 

Le film nous donne à voir un homme qui revient du royaume des morts. Car la mort possède plusieurs visages. Or, la destruction des corps à laquelle chacun de nous est inéluctablement promis n'est pas nécessairement la plus redoutable des morts possibles. Mourir au terme d'une vie heureuse et réussie me semble assurément moins terrible que de mourir, chaque jour un peu plus, de ne pas pouvoir vivre précisément. Tant de choses peuvent mourir en nous: nos rêves, nos aspirations, nos chansons, notre désir de vivre. Il faut être passé par l'épreuve de la souffrance, du chagrin, de la maladie ou de la dépression, de la violence, de la misère, de la déchéance sociale, de l’incarcération ou de la réclusion pour savoir que la mort, avant de constituer le terme de l’existence, est déjà une force de destruction au cœur de la vie. Il fallait une force intérieure peu commune pour ne pas se laisser happer par le désespoir, pour consentir à renoncer à son destin d’artiste et continuer à se battre contre l'injustice et contre la misère. Comme un homme parmi les hommes.

 

Lien de la vidéo

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Labarre 07/03/2017 19:53

Oui je salue moi aussi cette force peu commune. Il me semble avoir compris que Rodriguez se savait artiste, se vivait artiste, et que la reconnaissance qu'il découvre bien tard n'était pas essentielle. Elle le rend heureux c'est tout.

À propos

Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.