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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

15 May

L’Europe que nous voulons, au risque de la démocratie (1/2)

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE

L'Institution (photo de l'auteur)

L'Institution (photo de l'auteur)

1. Un paradoxal appel à la mobilisation.

 

Dans une récente tribune parue dans la presse, intitulée « L’Europe que je veux », le Président de la République s’est évertué à remobiliser les citoyens, à les exhorter à se rendre aux urnes lors des prochaines élections européennes, pour lesquelles on prédit déjà un taux d’abstention record. Les sondages sont parfois trompeurs, mais nul doute que très nombreux sont les concitoyens qui affichent leur scepticisme, leur indifférence, voire leur hostilité à l’égard de l’Europe. La question est de savoir comment en sommes-nous arrivés là ? Dès la parution de cette tribune, les réactions ne se pas fait attendre: fort peu d’enthousiasme, beaucoup d’indifférence, et davantage encore de sarcasme, d’hostilité et parfois même de haine. Mais de même qu’« une hirondelle ne fait pas le printemps » comme disait Aristote dans une phrase devenue célèbre, de même une polémique ne saurait tenir lieu de débat. Les hommes politiques ne se sont pas cru opportun de lancer –même tardivement- l’ébauche d’un véritable débat d’envergure nationale. Le lynchage médiatique au moyen de quelques petites phrases assassines leur a paru préférable, en tout cas suffisant pour justifier leur place et leurs indemnités. A leur décharge, il est vrai que le texte de la tribune résonne -et raisonne aussi- de manière assez étrange. Car dans le temps même où il souligne toutes les bonnes raisons de se mobiliser en faveur de l’Europe, il soulève également toutes celles qui incitent à s’en méfier, voire à s’en détourner !… Néanmoins, il est un fait troublant qui ne peut manquer d’interpeler : l’absence totale de débat sur l’Europe. Comment se peut-il qu’il n’y ait aucun débat sur une question aussi grave et aussi importante que celle de l’Europe? Car il n’y a pas que les fascistes qui ont des choses à dire sur l’Europe! Nous rencontrons ainsi la question centrale, la seule véritable question, celle qui devrait faire l’objet de tous nos débats: de quelle Europe voulons-nous ?

 

2. La mémoire de l’Europe.

 

Pour ma part, je trouve salutaire et nécessaire le rappel du contexte historique qui a vu naître l’Europe politique et économique. Il s’agit de raviver la flamme du souvenir dans l’esprit de tous les citoyens. Or, de mémoire, nous n’en avons jamais trop. La guerre, la peste brune, les villes rasées, « les peuples déportés et exterminés, les pays décimés, les jeunesses sacrifiées, les économies ruinées »… Ce sont là des paroles fortes et justes. Cette évocation des choses terribles de l’Histoire peut sembler convenue. Moi, je n’en crois rien. Elle a le mérite de rappeler à tous les citoyens que le fascisme et le nazisme ne sont pas des idéologies comme les autres. Leurs principes sont moralement inacceptables et leurs conséquences criminelles : la préférence nationale, le sang e le sol, la  haine des autres, la logique du bouc émissaire, le refus de la démocratie ne peuvent conduire  qu’à l’horreur. Aux  portes de l’Europe (en ex-Yougoslavie hier, en Ukraine aujourd’hui), les mêmes logiques mortifères engendrent les mêmes effets tragiques.

 

L’avertissement est donc très clair : les carnages et les naufrages du passé n’ont pas disparu à jamais, et ni la paix ni la sécurité dont jouissent les citoyens européens ne doivent être regardées comme des biens acquis une fois pour toutes. Oui, « L’Europe, c’est la paix ! ». Mais la paix durable n’est pas la paix perpétuelle.

 

Le devoir de mémoire n’est-il pas censé empêcher la répétition des erreurs et des errements du passé, la survenue d’autres naufrages de l’Histoire? C’est en tout cas ce que l’on voudrait croire, et c’est ce que l’on se plaît à répéter comme pour s’en convaincre. Cette croyance, répétée à l’envi et constamment rebattue par tous les manuels d’histoire, est devenue un dogme, depuis que le concept en a été forgé par Paul Ricoeur. Le philosophe définit en effet le « devoir de mémoire » comme une « mémoire obligée », une sorte d' «injonction à se souvenir », qui ne peut se comprendre que par rapport « aux événements horribles» auquel il fait référence et qui n'a de sens que par rapport « à la difficulté ressentie par la communauté nationale, ou par des parties blessées du corps politique, à faire mémoire de ces événements de manière apaisée ». (Paul Ricoeur, La mémoire, l'histoire, l'oubli, collection L'ordre philosophique, Seuil, 2000). Pour autant, cette injonction contradictoire n’a de sens qu’à la double condition d’être sans cesse réitérée dans les paroles comme dans les actes et, ensuite, que la conscience de la communauté nationale (ou celle de ses parties blessées) ne se soit pas dissoute dans les revendications communautaires ni dans les mirages de l’individualisme et du consumérisme. En politique, la mémoire est une condition nécessaire mais non suffisante de l’action juste et efficace ; il y faut encore la conscience vigilante et le courage de l’engagement sans lesquels la mémoire devient encombrante et finit par peser comme un poids mort.

 

Or, quel sens y a-t-il à parler d’un devoir de mémoire pour des faits que l’on n’a pas vécus, comme c’est le cas pour la majorité des citoyens qui n’ont pas connu la guerre? Certes, la mémoire collective est supposée pallier les défaillances de la mémoire vivante, voire l’absence de mémoire vécue. Et c’est précisément à la préservation de cette mémoire collective que se consacrent les livres d’histoire, de même que s’attachent les commémorations officielles. Mais j’aperçois ici une redoutable difficulté : pourquoi la commémoration du 08 mai 1945 et la célébration de la journée de l’Europe le 09 mai sont-elles si peu suivies, y compris par les hommes politiques? Il est vrai que nombreux sont les citoyens qui ne peuvent pas observer cette double commémoration, parce qu’ils sont obligés de se rendre à leur travail, par exemple dans les commissariats de police et dans les hôpitaux. Car c’est bien connu, les voleurs et les virus ne respectent pas les jours fériés. Et puis il y a aussi des citoyens qui ne veulent pas s’embarrasser la mémoire avec un passé si encombrant : des patrons avides, des consommateurs pressés, des travailleurs pauvres... Bien sûr, cela fait du tort à la République, et c’est bien fâcheux. Mais quoi, on n’arrête pas l’économie réelle pour honorer les fantômes du souvenir ! Ma question revient donc: quel sens y a-t-il à parler d’un devoir de mémoire lorsque les marchands et les consommateurs lui préfèrent la célébration du veau d’or, avec l’aval des parlementaires et l’autorisation des préfets? Certes il y a bien, flottant côte à côte dans le vent, le drapeau tricolore et le drapeau bleu serti d’étoiles hissés au fronton des édifices de la République et sur le toit des autobus….

 

Qu’est-ce qu’un citoyen qui oublie cela même qui fait de lui un citoyen précisément, à savoir la participation aux affaires de l’Etat, à la chose publique ? La paix n’est-elle pas l’un des enjeux majeurs de la politique?

 

3. L’avenir de l’Europe.

 

Il est bon de rappeler que c’est par «une victoire de la liberté contre la barbarie » que l’Europe est sortie du chaos, et que sa résurrection a été rendue possible grâce à l’amitié, à la concorde, à l’union entre les peuples. Et, dans les faits, le jumelage de villes françaises avec des villes étrangères situées sur le continent européen et sur d’autres continents, les associations oeuvrant pour le rapprochement et l’amitié entre les peuples, les échanges universitaires, l’harmonisation des diplômes, la régulation des économies, les partenariats stratégiques, sont autant de réalisations concrètes effectives qui ont contribué à effacer les séquelles du passé. Comment ne pas s’en réjouir?  L’Europe, comme entité politique et économique, a été voulue par des grands hommes. Des hommes qui ont su convaincre les peuples et les entrainer dans cette généreuse idée. L’union est nécessaire, et elle est souhaitable. Que l’économie libérale y joue un rôle prépondérant est un fait historique incontestable. Et inévitable. Loin de le condamner, je crois qu’il faut au contraire s’en féliciter. Le commerce peut constituer un vecteur de rapprochement entre les peuples, du moins tant que les lois peuvent garantir l’équité et l’équilibre des échanges.

 

Pourtant, la plupart du temps, les citoyens ne perçoivent pas – ou plus ?- la réalité des bienfaits que l’Europe prodigue aux nations qui ont fait le choix d’y adhérer. Or, lorsque le chef d’Etat prend part aux décisions de la Commission européenne, il veille aux intérêts supérieurs de la nation. De même, les directives européennes ne deviennent effectives qu’à la condition d’être ratifiées par les Etats et transposées dans le droit national. Mais alors, comment expliquer que les citoyens perçoivent l’Union européenne comme une entité abstraite, tel une «monstre froid » qui indiffère, inquiète ou exaspère? La question, ici, est moins celle de la légitimité de que celle de la visibilité et de la proximité de l’institution européenne avec les citoyens. Dans une démocratie, la déshérence de la place publique constitue une tare rédhibitoire.

 

Comment pourrait-on raisonnablement refuser un avenir à l’Europe des nations  unies, du progrès social, de la liberté et de la prospérité, qui se fixe comme priorités « les grands projets, la liberté de circuler, le contrôle des marchés financiers, le droit d’asile »? L’Europe est une œuvre commune, qui a été voulue par les gouvernants et par les peuples. Il reste toutefois à définir l'Europe dont il est question. De quelle Europe parlons-nous? De l’Europe historique et géographique? L’Europe, cette mosaïque de peuples devenus progressivement des nations, qui ont forgé leur histoire et leur identité en combattant les uns contre les autres, partout sur le continent? Que dire de cette Europe qui s’étend de la Grande-Bretagne jusqu’aux confins de la Russie? Est-ce la même que celle que dessinent les traités et les institutions? Non, bien évidemment ! Car ni la Grande-Bretagne, ni la Suisse, ni la Russie ne font partie de l’union européenne. De même, récemment, il s’en est fallu de peu que la Grèce ne sorte de l’Europe. De son côté, la Turquie qui aspire à entrer dans l’Europe, risque de devoir attendre encore de longues années...

 

La confusion perpétuelle qui entoure le beau nom d’Europe pose le problème de son identité et, partant, celui de son unité ainsi que celui de sa lisibilité. Ce hiatus perpétuel entre d'un côté l’histoire et la géographie et, de l'autre côté, la politique et l’économie, n’en finit pas de diviser les opinions et d’inquiéter les identités nationales. Et c’est précisément cette confusion qui alimente - du moins, pour partie, car la crise économique joue également un rôle désastreux ! -, les réflexes identitaires, les replis communautaires et nationalistes dont les fascistes se servent opportunément. Pour asseoir leur audience et gagner du terrain, il leur est si facile de tonitruer et d’exacerber les passions tristes: celles du bouc émissaire, de la haine de l’autre, de la tentation du repli, du fanatisme religieux !...

 

L’incapacité des responsables politiques à prendre en charge cette question de l’identité européenne ne fait que renforcer le fascisme qui revendique le droit du sang et le droit du sol. Certes, « L’Europe s’est élargie » en intégrant davantage d’Etats démocratiques. Mais selon quelles modalités et pour quelle destinée commune cet élargissement s’est-il réalisé? Les « critères de convergence » peuvent-ils tenir lieu de projet politique commun et fédérateur?

 

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