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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

26 Apr

Décalages (2/2)

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #VOYAGES, #ETHIQUE

Bouddha, temple de Mazu, Taïpei, Taïwan, République de Chine (photo de l'auteur).

Bouddha, temple de Mazu, Taïpei, Taïwan, République de Chine (photo de l'auteur).

 

3. Ce que nous croyons être le réel.

 

La vie est-elle un songe? La question n‘est bien sûr pas nouvelle. Epictète, Marc-Aurèle, Calderon de la Barca, Shakespeare et Descartes n’allaient pas souvent au cinéma, et prenaient encore moins souvent l’avion pour se rendre au bout du monde. Cela ne les empêchait pourtant pas de se poser ce genre de question le plus sérieusement du monde!

 

Les objets que nous touchons, les paysages naturels ou urbains au milieu desquels nous vivons et évoluons, le charme réconfortant d’un sourire d’enfant, la beauté d’une rose qui éclot au cœur de l’été, les nuages de fumée s’échappant des cheminées des usines, tout autant que l’horreur de la maladie, de la guerre et de la mort appartiennent au monde réel : nous pouvons les voir, les entendre, les toucher, les sentir. Toutes ces réalités nous touchent et nous affectent, et notre vie se passe à rechercher certaines d'entre elles ou, au contraire, à les fuir et à nous en prémunir.  Nul doute que cette réalité tangible et palpable des êtres et des choses est existante. Toutes ces choses sont bien réelles (du mot latin : res : la chose) : elles se dressent sur notre chemin et nous opposent leur résistance têtue. Dès lors, comment peut-on raisonnablement et sérieusement douter de leur existence?

 

A vrai dire, cette question est soit absurde, soit terrifiante (selon l’attitude que l’on voudra bien adopter).

 

Et pourtant, ce décalage que chacun peut être amené à constater entre ce qui existe hors de lui (l’ordre du monde, l’ensemble des choses) et ce qu’il en perçoit (l’idée qu’il se fait des choses) justifie cette question. A quel moment sommes-nous davantage dans la réalité? Lorsque nous passons l’essentiel de notre vie à travailler pour essayer de la gagner, ou lorsque nous nous évadons par le moyen de notre loisir ou de nos activités préférés : les voyages, le sport, la lecture, le sexe, la prière?... A quel moment sommes-nous davantage dans la réalité? Lorsque nous tombons amoureux d’une personne à laquelle nous reconnaissons les plus exquises qualités, ou lorsque nous cessons d’en être amoureux à cause de tous les horribles défauts que nous lui découvrons soudain?

 

Je pourrais multiplier les exemples à l’infini. Mais tous nous renverraient à cette même question du décalage que nous rencontrons, à certains moments de notre vie, entre ce  que nous qualifions de réel ou d’illusoire, de vrai ou de faux.

 

4. Le théâtre de la réalité.

 

Sigismond, le personnage central de la pièce de Calderon, pose la question avec une netteté et une force incroyables : « Qu’est-ce que la vie ? Un délire ! Qu’est-ce que la vie ? une illusion, une ombre, une fiction; le plus grand bien est peu de chose, car toute vie n’est qu’un songe, et les songes rien que des songes.». (Calderon, La vie est un songe, 2ème journée, traduction B. Sesé, édition bilingue, édition Garnier Flammarion, Paris, 1992).

 

Et Shakespeare, de son côté, comme en écho, fait dire à Macbeth cette phrase célèbre : « La vie est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. » (Shakespeare, Macbeth , Acte V, scène 5).

 

Descartes, de son côté, lorsqu’il entreprend de douter de tout ce qu’il pense savoir afin de reconstruire les sciences et la philosophie sur des bases certaines et indubitables, en vient lui aussi à évoquer l’argument du rêve qui se confond avec la réalité.

 

Tout d’abord, il expose son projet : « Mais parce que je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensais qu’il fallait rejeter comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. ». Ensuite, il expose sa méthode, le bon chemin qu'il convient de suivre pour atteindre le but qu'on se propose. Il commence d'abord par rejeter le témoignage des sens (ce dernier est toujours approximatif, incertain et demeure sujet à caution), puis les vérités mathématiques (les grands esprits peuvent se tromper et commettre des raisonnements faux mais qui ont l’apparence du vrai). Puis Descartes  en vient à invoquer l’argument du rêve : « Et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit, n’étaient pas plus vraies que les illusions de mes songes. ». (Descartes, Discours de la Méthode,  4ème partie, 1637). 

 

Que signifie et que vaut cet argument du rêve? Très simplement, je ferai remarquer que, bien souvent, nous faisons l’expérience de rêves qui semblent vrais, en raison de  la netteté des images et des sons qui s’y produisent ainsi que de l’intensité avec lesquels ils nous affectent. Et pourtant, les rêves ne sont que des rêves et ne correspondent pas avec le réel. Pour pimenter les choses, je serais tenté d'ajouter que ces rêves sont pourtant bien réels, puisqu'ils se produisent en nous, en qualité d'actes psychiques... Mais là, je  devine que l'on va me reprocher de compliquer exagérément les choses. Mais pourtant, ces rêves, ils existent vraiement!  Inversement, il arrive que certaines situations vécues dans la réalité nous semblent dépourvues de saveur, de force ou encore de signification; on dit volontiers d'une rencontre brève mais chaleureuse avec des amis, ou encore de vacances très réussies qu'elles ont passé "comme en un rêve"...

 

Certes, chacun de ces trois auteurs poursuit une démarche qui lui est propre, selon une optique différente et non interchangeable. Ainsi, tandis que Calderon et Shakespeare posent la question morale de la valeur de l’existence (celle qui concerne le sérieux ou de la vanité de nos actions, de nos entreprises, des buts que nous suivons en cette vie), Descartes, quant à lui, pose la question philosophique de la vérité dans les sciences. A cet égard, le titre complet de l’œuvre est explicite : Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et rechercher la vérité dans les sciences.

 

Il n’en demeure pas moins que ces trois auteurs nous offrent des raisons de mettre en cause notre certitude à l’égard de ce que nous considérons comme réel ou comme illusoire, comme réel ou comme faux. Tous trois pointent le décalage toujours possible entre l’ordre des choses et l’ordre de nos pensées.

 

Le réel ne se réduit pas, comme on le croit trop souvent, à des êtres avec lesquels nous entretenons des relations ou à des objets que nous manipulons au gré de nos besoins. Le réel désigne d’abord l’idée que nous nous faisons des choses, soit une représentation des choses qui varie selon les individus (selon l’éducation, selon la culture), soit une représentation des choses qui change au fil du temps pour un même individu : à chaque âge de la vie, des pans entiers du réel ne sont plus perçus de la même façon, parce qu’ils ne sont plus affectés par nous du même coefficient d’importance ; certains sont hautement valorisés tandis que d’autres sont délaissés et voués à l’insignifiance, voire à l’oubli pur et simple.

 

5. Des idées et des événements.

 

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les événements, mais l’idée qu’ils se font des événements. » ( Epictète, Manuel, § 5). En vérité, on n’est troublé que par ses propres jugements. Les choses extérieures sont par elles-mêmes indifférentes. Elles se produisent en suivant les lois invariables de la nature, suivant l’ordre des choses.  C’est l’idée que nous forgeons à propos des événements qui leur confèrent une signification positive ou négative, heureuse ou malheureuse.

 

Personnellement, j’ai souvent médité cette phrase d’Epictète et lui ai toujours trouvé une très grande force en même temps qu’une efficacité certaine. Car elle nous ramène toujours à cette distinction capitale pour Epictète et tous les philosophes stoïciens entre les choses qui dépendent de nous et celles qui n'en dépendent pas: les premières désignent nos désirs, nos pensées, nos jugements, toutes ces réalités de la vie intérieure sur lesquelles nous avons prise; les secondes désignent l'ordre du monde, la nature ainsi que la société, phénomènes qui nous dépassent et sur lesquels nous n'avons aucune prise.

 

Or, précisément, la sagesse consiste, en toute occasion de la vie, à garder présente à l'esprit cette distinction capitale et, surtout, à la mettre en pratique dans la conduite de l'existence. C'est pourquoi Epictète ajoute: "Il ne faut  pas demander que les événements arrivent comme tu le veux, mais il faut les vouloir comme ils arrivent ; ainsi ta vie sera heureuse." (Epictète, Manuel, § 8). Loin de prôner la résignation comme on le croit trop souvent et bien à tort, Epictète nous enjoint de faire la part des choses entre ce que nous pouvons changer (ce qui est marque de  notre puissance) et ce que nous pouvons pas changer (ce qui est marque notre impuissance). Si nous nous enferrons dans la confusion entre ces deux types de réalité, nous sommes voués à être déçus et donc à souffrir. En revanche, si nous apprenons à nous adapter à des situations que nous n’avions pas prévues et qui ne dépendent pas de nous, alors nous pouvons faire l’expérience de notre puissance d’agir. Dans l’esprit d’Epictète,  là réside la clé du bonheur en effet : ne se laisser troubler par des passions négatives afin de préserver la sérénité intérieure. Le mot qu’il utilise  pour désigner le bonheur (en grec ancien) est ataraxie : littéralement,  absence de troubles dans l’âme. Le bonheur ne doit pas arriver par hasard; il doit être notre oeuvre propre.

 

Etrangement, tandis que les philosophes grecs (Epictète, Epicure, Aristote…) s’évertuent à définir une méthode pour atteindre le bonheur en méditant et en conversant avec leurs disciples à Athènes, à l’ombre du Parthénon, à l’autre bout du monde une autre doctrine a commencé à se répandre, qui se propose le même but : délivrer les hommes du malheur et les aider à vivre dans la sérénité : le bouddhisme. Née en Inde, proposée par le prince Siddhartha Gautama (plus connu sous le nom de Bouddha, terme qui en sanscrit signifie l’Eveillé ), cette doctrine va se répandre progressivement un peu partout en Asie et y élire domicile de façon durable. J’aurai bien sûr l’occasion d’y revenir. Pour le moment, il me suffit de dire que le bouddhisme, compris comme philosophie, est une voie spirituelle qui prône le détachement total par rapport aux biens matériels, ainsi que la compassion à l’égard de nos semblables. Or, toute forme de détachement implique un décalage par rapport au monde tel qu’il va, ce monde dominé par les passions violentes: la conquête du pouvoir, la recherche effrénée du plaisir et le cycle sans fin du désir et de la consommation, la fascination pour l’argent…

 

Le mot de la fin.

 

Contraction de l’espace et du temps, sans commune mesure avec les capacités du corps humain, mais à laquelle mon esprit est bien forcé de se soumettre. Télescopage entre des cultures si différentes en dépit des points de rencontre et de convergence, auquel mon esprit prend toujours beaucoup de plaisir. Car ce choc, loin de me destabiliser, ne peut que m’enrichir et, aussi, il me permet de prendre de la distance avec les coutumes, les dogmes, les lois et les idéaux qui prévalent dans notre société, qui la caractérisent et lui servent à se caler, mais qui l’enferment parfois aussi.

 

Je veux croire que le décalage incite à la compréhension et à la tolérance, et qu’il constitue une expérience inouïe, et pour tout dire irremplaçable. Mais alors, pour vivre heureux, vivons décalés ?

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