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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

06 Apr

Diplomatie de Volker Schlöndorff: apparence de la morale et réalité du pouvoir.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #CINEMA, #POLITIQUE, #ETHIQUE, #ART

MC Escher, Escalier.

MC Escher, Escalier.

1. l'Histoire revisitée.

 

Diplomatie. D’emblée, ce titre constitue une mise en garde salutaire contre tout risque de contresens ou de d’interprétation erronée.  Des commentateurs et des historiens ont déjà pointé certaines « inexactitudes factuelles » qui émaillent le scénario. Certes, nous savons de manière certaine que plusieurs entrevues ont eu lieu au cours du mois d’août 1944 à l’hôtel Meurice, entre le gouverneur militaire allemand de Paris, le général Dietrich Von Choltitz, et le diplomate suédois, Raoul Nordling, et qu’ils ont très probablement abordé la question de l’avenir de la ville de Paris. En revanche, rien ni personne ne  peut garantir qu’une entrevue ait effectivement eu lieu, dans la nuit du 24 au 25 août 1944, celle-là même qui constitue la trame du film. De même, plusieurs éléments du scénario semblent de pure invention : l’escalier secret qu’emprunte le diplomate pour pénétrer dans le bureau du général allemand, la glace sans tain à travers laquelle le diplomate espionne le général, la référence aux amours  secrètes de Napoléon III avec une actrice….

 

Pour ma part,  j’incline à penser que le véritable propos de Volker Schlöndorff n’est justement pas celui de la stricte véracité historique. L’auteur du « Tambour » (1979)  et de «Un amour de Swann » (1984), pour ne citer que deux de ses films, est bien trop subtil et scrupuleux pour s’autoriser sans raisons de telles libertés avec l’Histoire. Par conséquent, si de nombreux éléments narratifs sont manifestement éloignés de la vérité historique telle qu’on pense pouvoir la reconstituer, il faut alors se demander ce que le metteur en scène a voulu dire d’autre.

 

On pense généralement que les mots ne font pas le poids contre la force des canons. Les premiers plans du film consacrés à la destruction totale de Varsovie par les nazis, renvoient à la destruction totale d'autres villes: celle de Sébastopol par les nazis, celle de Hambourg par les alliés. Maintenant, c'est Paris qui se trouve menacée du même sort. La guerre moderne est entreprise de destruction totale de l’ennemi, des villes, des ponts et des populations civiles. Du point de vue militaire, tout peut se justifier, même l'injustifiable. Du point de vue moral, en revanche, l'horreur reste sans justification. La Bible nous rappelle que si Dieu n'était pas intervenu in extremis pour retenir le bras de son fidèle serviteur Abraham, ce dernier  aurait égorgé son fils, mû par une obéissance aveugle et inconditionnelle. Faut-il considérer Abraham comme un modèle de vertu ou, au contraire, comme un criminel fanatique, un père infanticide? Ce qui nous ramène à ce qui semble constituer le  vrai sujet du film: Faut-il ou non brûler Paris? Perpétrer une fois de plus le massacre de millions d'innocents?

 

2. Un étrange escalier.

 

De ce point de vue, je crois que l’escalier dérobé par lequel le diplomate s’invite dans les appartements du général allemand constitue une invention géniale du cinéaste. Elle constitue une métaphore de cette confrontation qui structure le film. Comment la force brute en vient-elle à vaciller, à douter d’elle-même, à l’instant même où, précisément, elle peut frapper aveuglément et impunément sans autre forme de procès? Livré à lui-même et aux ordres de Hitler, le général allemand n’a pas de raison de douter. Les ordres sont les ordres, et si la destruction de Paris peut permettre de gagner la guerre, alors l’hésitation n’est pas permise. Mais précisément, l’utilisation de moyens aussi disproportionnés que cataclysmiques peuvent-ils garantir la victoire? C’est alors que, par un escalier secret menant à une porte dérobée, un diplomate vient s’immiscer dans l’intimité et dans la conscience de général et, subrepticement, faire vaciller les certitudes de ce dernier.

 

La morale semble, au moment même où la folie menace de détruire l’une des plus belles villes du monde et ses trois millions d’habitants, prendre le pas sur la logique purement militaire. Jusqu’où faut-il obéir aux ordres de manière inconditionnelle lorsque ces derniers semblent si manifestement délirants,  si ruineux en pertes humaines et si peu efficaces sur le plan militaire? La guerre doit-elle être conduite dans le seul souci de  la victoire immédiate ou également dans le souci d’une possible réconciliation à venir entre les peuples? Le bombardement de Hambourg par les forces alliées est-il moins criminel que celui de Varsovie par les troupes nazies?

 

Mais comme nous l'indique le titre du film, l'essentiel est ailleurs. Il s'agit de gagner la guerre par tous les moyens. Et c'est là, me semble-t-il, que réside le véritable centre de gravité du film Diplomatie: dans l’affrontement saisissant entre deux types de puissances capables de décider de l’issue d’une bataille, voire d’une guerre et de changer l’ordre du monde: la force des mots contre la force des armes.  La question historique du projet de destruction de Paris indique clairement l'enjeu de la confrontation entre les deux hommes et, à travers eux, deux logiques contraires. Je l’ai dit, le véritable objet du film n’est pas tant la reconstitution de la réalité historique que la confrontation entre deux logiques aux antipodes l’une de l’autre, superbement desservie par deux acteurs magnifiques: André Dussolier et Niels Arestrup. Car en dépit de tout ce qui les sépare et les oppose, la force militaire et la force du langage ont en commun de viser la victoire, de se fonder sur la stratégie pour parvenir à leurs fins… et de se passer de la morale. Mais tandis que l'une veut gagner la guerre au prix élevé du sang, l’autre cherche à faire triompher la paix et protéger la vie.

 

Encore une fois, ce n’est pas tant l’Histoire qui m’intéresse ici : elle demeure à jamais le matériau de mille romans possibles. L’histoire n’est-elle pas un roman? Un récit porteur de signification humaine, d’intentions diverses sans cesse réitérées ou modifiées au fil du temps? La question reste ouverte ...

 

3. La leçon de Machiavel.

 

Je crois plutôt que le fond du film est une sorte de méditation très machiavélienne sur l’art de préserver le pouvoir et sur la disjonction nécessaire et souhaitable entre la morale et la politique. En effet, si le personnage du général allemand nous est dépeint sous les traits d’un militaire prussien brutal, efficace, dévoué et intraitable, le diplomate ne cesse de recourir au mensonge et à la ruse pour parvenir à ses fins. Seule la fin compte et peu importent les moyens. Sans le savoir clairement, le général et le diplomate sont d’accord sur ce point. On a beaucoup reproché à Machiavel son immoralisme. Or, les exigences la politique doivent-elle se soumettre aux normes de la morale? Rien n’est moins sûr….

 

Ecoutons la parole de Machiavel qui nous enseigne comment les princes doivent garder leur foi :

« Combien il serait louable chez un prince de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend : toutefois, on voit par expérience, de nos jours, que tels princes ont fait de grandes choses qui de leur parole ont tenu peu compte, et qui ont su par ruse manoeuvrer la cervelle des gens; et à la fin ils ont dominé ceux qui se sont fondés sur la loyauté.

Vous devez donc savoir qu'il y a deux manières de combattre : l'une avec les lois, l'autre avec la force ; la première est propre à l'homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme la première, très souvent, ne suffit pas, il convient de recourir à la seconde. Aussi est-il nécessaire à un prince de savoir bien user de la bête et de l'homme. (...).

Puisque donc un prince est obligé de savoir bien user de la bête, il en doit choisir le renard et le lion ; car le lion ne se défend pas des rêts, le renard ne se défend pas des loups. Ceux qui s'en tiennent simplement au lion n'y entendent rien. Un souverain prudent, par conséquent, ne peut ni ne doit observer sa foi quand une telle observance tournerait contre lui et que sont éteintes les raisons qui le firent promettre. »  (Machiavel, Le Prince, Chapitre 18, Comment les princes doivent garder leur foi,  Flammarion, Paris, édition GF 1992.)

 

Là se trouve selon moi  la clé du film. Le général Von Choltitz est pareil au lion disposant d’une force redoutable, et le consul Nordling semblable au renard, usant habilement du langage et de la ruse pour persuader, convaincre son interlocuteur; en réalité pour terrasser son adversaire. Certes, nous dit Machiavel "il serait louable chez un prince (ou chez un diplomate) de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend.". Mais en politique, la vertu ne paie pas, et lorsqu'il s'agit de sauver une ville et ses habitants des griffes d'un lion furieux, tous les moyens sont bons pour le terrasser. En définitive, c'est parce qu'il a "su par ruse manoeuvrer la cervelle" du général Von Scholtitz que le diplomate Raoul Nordling "a dominé celui qui s'était fondé sur la loyauté" aveugle et inconditionnelle. Le mensonge est une arme redoutable, plus encore lorsqu’il se pare de l’éclat de la sincérité et de la compassion. Mais parce que "le lion ne se défend pas des rêts" et que, de son côté, "le renard ne se défend pas des loups", il était nécessaire au diplomate, pour terrasser le général allemand, de ne pas "observer sa foi quand une telle observance tournerait contre lui et que sont éteintes les raisons qui le firent promettre.".

 

Les choses se sont-elles déroulées ainsi? Nous ne le saurons peut-être jamais: il n'y avait pas de témoins, et dans leurs mémoires, les deux protagonistes n'auraient jamais pu avouer une telle forfaiture. Et au fond, peu nous importe! Le film prend prétexte de cet épisode historique pour nous donner à méditer sur plusieurs thèmes qui s'entrelacent et se nourrissent réciproquement: de la puissance des mots, du bon usage du mensonge en politique, de la causalité historique, de la folie des hommes....

 

 En vérité, la morale, si fréquemment invoquée par les deux hommes au cours de leur entretien, se trouve en définitive discrètement congédiée par le diplomate au nom de l’efficacité. La politique est tout entière traversée par cet affrontement entre une logique de l'apparence (un prince doit avoir l'air de vouloir tenir ses promesses s'il veut conquérir le pouvoir)  et une logique de l'effectivité (un prince doit savoir renier ses promesses pour conquérir et préserver le pouvoir). Plus largement, la politique se situe au carrefour de deux ordres, de deux plans de la réalité humaine: le plan de la transcendance (la morale pose des impératifs et se tourne vers l’éternité: les commandements divins sont partout et toujouts vrais) et, par ailleurs, le plan de l’immanence (le pouvoir se conquiert ici et maintenant et doit se maintenir malgré les aléas de l’histoire).

 

Après tout, ne dit-on pas que la politique est la guerre continuée par d’autres moyens? La diplomatie constitue précisément l’arme dont la politique a besoin pour parer la réalité de l’histoire (laquelle est en son fond violence et rapports de force) des apparences de la morale et de la civilité.

 

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