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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

08 Mar

L’empereur Hadrien et son cheval Borsythènes (2/2)

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #NATURE-CULTURE, #ETHIQUE

Le cheval et le jeune cavalier d'Artémission,bronze, 2ème siècle av. J.C, Musée Archéologique d'Athènes

Le cheval et le jeune cavalier d'Artémission,bronze, 2ème siècle av. J.C, Musée Archéologique d'Athènes

 

Pour moi qui ne pratique pas l’art de l’équitation, je ne puis observer un cavalier lancé au galop sans songer à cette page de Yourcenar. Peut-être parce qu’elle conjoint habilement la référence au mythe (le Centaure) et l'évocation d'une expérience intime. Peut-être aussi parce qu'elle présente deux formes d’intelligence : celle de l’homme et celle de l’animal. Peut-être encore parce qu'il y est question d'un rapport de commandement et d'obéissance  qui n'exclut pas mais qui suppose au préalable le sentiment de l’amitié.

 

Généralement, on s’accorde à considérer que dans l’équitation, comme dans le dressage des chiens ou des éléphants, la raison en l’homme domine la force physique et impétueuse de l’animal. Mais ici, dans cet texte, le rapport de maîtrise/subordination ne présente pas cette clarté franche et tranchante : car si l’homme pense pouvoir accomplir certaines prouesses, l’animal sent ce qu’il est possible ou non de faire : « Il était de moitié dans mes élans; il savait exactement, et mieux que moi-même peut-être, le point où ma volonté divorçait d'avec ma force.». L’homme conçoit un projet: sa réflexion est féconde, son ingéniosité toujours à l'affût, son imagination sans bornes, mais sa volonté souvent présomptueuse. L’animal ne parle pas, ne conçoit pas, mais il ressent. Il sent l’adéquation ou, au contraire, l’inadéquation, entre la volonté du cavalier et d'autres paramètres physiques : sa propre force, la vitesse du galop, le poids du cavalier, la hauteur de l’obstacle …. Alors surgit la figure du Centaure, animal mythologique doué d’un tronc d’homme et d’un corps de cheval : c’est l’intelligence qui guide le corps.

 

Paradoxe: l’homme sait qu’il sait, mais n'est jamais certain d’être dans le vrai, tandis que l’animal - qui ne pense pas - sent s’il est ou non dans le vrai: très vite, le résultat obtenu  vient confirmer ou au contraire invalider concrètement la supputation du calcul initial. Et c’est précisément ce jeu entre deux formes d’intelligence (la rationnelle et la sensitive) qui m’intéresse : la raison et la sensibilité.

 

La langue anglaise réussit à conjoindre ce que la langue française se complaît à opposer: la raison et la sensibilité. Dans la langue de Shakespeare, la distinction entre « sense and sensibility » suggère une origine commune entre ces deux facultés. Dans celle de Molière, à l'inverse, l’opposition entre "la raison et la sensibilité " invite à leur attribuer une essence différente. Notons au passage que « Sense and sensibility » constitue le titre d’un roman de Jane Austen, une autre merveilleuse grande dame de la littérature, roman traduit en français par « Raison et sentiments ». Pour ma part, je suis enclin à considérer que la langue anglaise exprime quelque chose de vrai: la raison et le coeur sont deux formes d'intelligence qui ont pour origine commune la sensibilité et la réceptivité du corps et de l'esprit, c'est-à-dire la capacité à être affecté par une réalité (extérieure ou intérieure). En effet, la raison pourrait-elle seulement se mettre à penser, à calculer, à soupeser (le pour et le contre), si elle n’était pas d’abord touchée, affectée, modifiée, ébranlée par des problèmes abstraits ou par des situations concrètes qui empêchent l’homme d’avancer tout droit et sans encombres ? Bref, la raison pourrait-elle seulement raisonner si la sensibilité ne venait pas d’abord affecter sa vision et mettre en mouvement sa démarche en quête d’une réponse, d’une solution? Inversement, comment la sensibilité pourrait-elle sortir du chaos dans lequel elle se trouve plongée en permanence, sans le secours de la raison raisonnante, rationnelle et raisonnable? Sans le secours de la raison, le moindre chagrin d’amour conduirait au suicide, et les beaux yeux de la boulangère à l’adultère. L’humanité n’y survivrait pas !

 

C'est pourquoi j’aime beaucoup, dans ce texte, l'image du Centaure qui suggère l’idée d'une possible rencontre entre deux formes d’intelligence. Certes, dans un texte littéraire dont l’ambition est d’évoquer la vie et la pensée d’un empereur romain, la référence à la mythologie s’impose. Mais au-delà, elle pose question : notre très contemporaine et très scientifique éthologie ne serait-elle pas une autre forme de mythologie ? Ou, pour être plus exact, ne retrouverait-elle pas, par d’autres voies, des vérités énoncées par les mythologies antiques ?

 

Ensuite, ce que j’aime dans ce texte, c’est précisément cette rencontre entre deux formes d’intelligence (la rationnelle et la sensitive) qui rend possible l’amitié, vécue sur le mode de la complémentarité entre les deux êtres : l’homme et le cheval. La complicité ne naît pas d’un fantasme engendré par l’imagination de l’homme qui projette à l'avance cette relation (celle de la possible ou de l’idéale fusion), mais d’un risque assumé conjointement : le cavalier croit qu’il est possible de franchir tel obstacle (un arbre décimé par la foudre, un fossé très large, une haie incendiée par l’ennemi…) ; l’animal devine et comprend cette intention et, de là, il consent ou, au contraire, il se refuse à affronter l’obstacle. Bizarrement, dans cette confrontation avec le risque, voire avec le danger, la complicité n’est pas posée en avant de la difficulté; elle naît au contact de cette dernière. On ne décide pas à l’avance de devenir amis. D’abord, on traverse des épreuves et, ensuite seulement, on fait le tri entre les amis prétendus et les amis véritables. Il en va de même entre le cavalier et sa monture.

 

 

L’homme au volant de son automobile ou de son camion peut bien se raconter des histoires et croire qu’ « il fait corps » avec sa machine, même s’il passe des heures à la lustrer et à la faire briller, à lui ajouter des phares et des chromes afin qu’elle « brille de mille feux » et soit « belle comme une femme ». Mais la machine ne se soucie guère du poids de son pilote. La machine ne sait rien ni ne sent rien du risque qui surgit (un enfant qui court après son ballon, un précipice au flanc de la montagne …). La machine ne fait rien d’autre que ce pour quoi elle a été conçue et réalisée : fonctionner. En revanche, flatter son cheval, caresser son encolure à l'instant du suprême effort peut vous éviter « une épaule démise ou une côte rompue » ; voire, en cas de danger, ou sur le champ de bataille (à l’époque déjà, on formait les chevaux pour de manière à se comporter de manière fiable sur les champs de bataille…), ce geste peut vous sauver la vie. Le langage, les mots, les promesses sont inutiles : le ton de la voix, la douceur d’une caresse sont bien plus éloquents et bien plus convaincants.

 

Pour moi qui ne pratique pas l’art de l’équitation, je ne puis m’empêcher de songer à cette page de Marguerite Yourcenar lorsque je vois des cavaliers ou des cavalières faire corps avec leur monture et voler sous le soleil et dans le vent. Souvent, il n’est guère besoin de parler avec un ami (ou une amie) pour se sentir bien avec lui (avec elle): la présence suffit. D’un coup d’œil, nous sentons s’il (ou elle) va bien. Nous lisons en lui (ou en elle) comme à un livre ouvert. Son visage est un parchemin. Entre mari et femme, il peut exister également ce genre de complicité. « Mon cheval remplaçait les mille notions approchées du titre, de la fonction, du nom, qui compliquent l'amitié humaine, par la seule connaissance de mon juste poids d'homme. ». Virilité et sensualité, courage et intelligence se conjuguent dans l'effort et la prise de risque. La réflexion et la sensation précèdent l'action et sont gages de son succès. Le contact physique peut conduire à l'expérience métaphysique.

 

Je ne crois pas en ces histoires de réincarnation. Mais si la chose devait m’arriver, je voudrais, comme l’empereur Hadrien, pouvoir faire ce choix : « Si on m'avait laissé le choix de ma condition, j'eusse opté pour celle du Centaure. ». Borsythènes: tous les vrais amis pourraient s’appeler Borsythènes.

 

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