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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

19 Feb

Le lanceur d'alerte, héros des temps modernes.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #POLITIQUE, #ETHIQUE

 

 

Le journal Le Monde nous apprend qu'Edward Snowden, « l'ancien consultant de l'Agence américaine de sécurité (NSA), inculpé d'espionnage dans son pays et réfugié en Russie », vient d'être élu au poste (purement honorifique) de recteur de l'université de Glasgow.

 

L'université a précisé que le rôle principal du recteur est de « représenter les intérêts des étudiants » et « que le choix du recteur relevait entièrement des étudiants.». De leur côté, les étudiants justifient ainsi leur choix:«Nous sommes ravis de voir Edward Snowden élu nouveau recteur de l'université de Glasgow.... Nous montrons à Edward Snowden aux autres lanceurs d'alertes courageux que nous sommes solidaires avec eux, quel que soit l'endroit où ils se trouvent. Dans les semaines qui viennent, nous allons continuer à faire campagne pour que la NSA et le GCHQ (agences américaines de renseignement) cessent leurs atteintes à notre droit fondamental à la vie privée et pour qu'Edward Snowden soit reconnu comme un lanceur d'alerte plutôt que comme un traître.»

 

Merveilleuse et formidable jeunesse d'Ecosse qui n'hésite pas à honorer l'acte de résistance d'Edward Snowden, à  la barbe des gouvernements et des services secrets américains, britanniques et français! Je me réjouis de voir que la résistance s'organise un peu partout dans le monde. Tandis que nos responsables politiques –mais est-ce bien l'expression qui convient?- s'enlisent de jour en jour dans leurs mensonges et leurs dénégations, des citoyens soutiennent Edward Snowden et reconnaissent le rôle du lanceur d'alerte pour ce qu'il est : un acte de résistance en faveur de la liberté de tous.

 

A chaque époque ses héros. Hier Neil Armstrong, posant un pied sur le Lune, pouvait se réjouir à juste titre «d'accomplir un petit pas » (pour lui)  et « un grand pas pour l'humanité ». L'exploit technique était indéniable, évident, manifeste, accompli au vu et au su de tous. Aujourd'hui, au sein de nos démocraties si promptes à donner des leçons en matière de morale et de droits de l'homme, les nouvelles technologies d'information et de communication ont engendré des dispositifs d'espionnage et de contrôle dont rêvent et/ou se servent toutes les dictatures et tous les régimes totalitaires dignes de ce nom: internet, les ordinateurs, les téléphones portables...

 

Le développement de ces technologies n'est pas plus ni moins dangereux que celui du nucléaire. En revanche, il est plus pernicieux, en raison de son omniprésence dans notre existence quotidienne et, surtout, du fait qu'il se pare des fascinants atours de la liberté individuelle et personnelle.

 

Big Brother a juste relooké son nom en Big Data, mais la finalité reste la même: assurer le contrôle permanent des citoyens en vue d'asseoir et de préserver le pouvoir absolu. Ces derniers termes et ces références peuvent sembler bien grandiloquents. Mais lorsqu'il devient techniquement possible de contrôler ce que chaque citoyen fait et dit et pense, et qu'au nom de la sécurité, la liberté des uns finit par nuire à la liberté des autres, c'est un monde de folie et de barbarie qui se met en place. Tout ce qui est techniquement possible n'est pas moralement souhaitable; mais tout ce qui est techniquement possible peut devenir politiquement utilisable.

 

Le lanceur d'alerte est en passe de devenir le héros des temps modernes. Contre la raison d'Etat et les impératifs allégués de la sécurité nationale, le lanceur d'alerte fait valoir les principes de la vérité qui meurt de n'être pas divulguée, et de la liberté qui demeure sans cesse menacée.

 

Le lanceur d'alerte n'est pas un naïf. Il ne se pose plus la question de savoir si l'espionnage est légitime et justifiable, car cette question est déjà avortée. Le réalisme politique veut que les Etats veillent sur leurs intérêts ainsi que sur leur sécurité et, par conséquent, qu'ils usent des moyens dont ils disposent. La morale est impuissante à endiguer cette logique de pouvoir, tout simplement parce que l'une et l'autre relèvent de domaines différents : la première vise un idéal de respect de la dignité de la personne humaine, tandis que la seconde recherche l'efficacité réelle dans le contrôle et l'exercice du pouvoir: la fin prime sur les moyens.

 

En revanche, le lanceur d'alerte demande aux Etats de rendre compte de l'espionnage massif et aveugle qui, au nom de la sécurité nationale, traite de facto tous les citoyens comme des menaces potentielles. Au péril de sa vie, il informe les citoyens du danger qu'ils courent en usant de leurs ordinateurs et de leurs téléphones portables tout en croyant exercer leur liberté et préserver leur vie privée. Cette pratique de l'espionnage massif est en passe de transformer nos démocraties en dictatures, voire en régimes totalitaires.

 

Le lanceur d'alerte n'est pas un naïf: il ne se retranche pas derrière l'idée que les services secrets seraient dans l'incapacité technique d'exploiter dès maintenant les milliards de milliards de données (le contenu des messages) et de méta-données (les informations informatiques qui renseignent sur la source, le lieu, l'heure, les destinataires... et qui permettent d'établir une parfaite traçabilité des citoyens) qui ont été enregistrées et accumulées. L'évolution de la technique est si rapide qu'elle permettra de réaliser, d'ici quelques années, des tâches et des opérations prométhéennes qui nous paraissent actuellement inconcevables. Si l'on ajoute à cela qu'aucun système informatique n'est inviolable, des individus ou des groupes pourraient sans grande difficulté s'en emparer à des fins criminelles. On aurait tort de croire que la technologie est neutre.

 

Quant à ceux et celles qui se retranchent de bonne foi derrière l'idée qu'ils ou elles n'ont "rien à cacher", je considère cet argument comme faible et même dangereux. Car je pense, au contraire, que chacun a le droit d'avoir ses petits secrets. Que ces derniers ne comportent rien d'illégal ni d'immoral est une chose; qu'ils puissent être espionnés voire divulgués en est une autre. Personne ne fait ses besoins naturels ni ne fait l'amour en public; de même, personne ne peut ni ne doit consentir à ce que ses rêves, ses plaisirs, ses croyances, ses convictions, ses relations puissent être rendus publics à des fins d'intimidation et de manipulation. Cette logique de la transparence vaut dans la sphère publique, par exemple, dans les industries pharmaceutique et agro-alimentaire, précisément parce que les produits mis sur le marché relèvent d'impératifs de santé publique avec lesquels on ne doit pas transiger. En revanche, cette logique de la transparence ne s'applique pas à la vie privée des citoyens. Comme je le rappelais déjà dans un autre article, seuls les régimes totalitaires peuvent fouler au pied la vie privée des citoyens et décréter que "tout est politique", que la vie privée constitue une notion "bourgeoise" qu'il faut éradiquer si l'on veut "créer l'homme nouveau" et "faire progresser la révolution en marche" vers "des lendemains qui chantent". Or, étrangement, la collaboration active des services de renseignements américains, britanniques et français, renforcée et démultipliée par des moyens technologiques qui échappent à tout contrôle démocratique, pose les prémices d'un fascisme d'un genre nouveau qui considère que tout citoyen est a priori dangereux et, donc, à placer sous surveillance.

 

Déjà, les enseignes publicitaires et les entreprises commerciales sont en mesure de déterminer « le profil » de chaque utilisateur, non seulement pour l'inciter à consommer davantage, mais encore pour fabriquer des produits supposés répondre de plus près à ses besoins réels ou supposés. Aux enfants et aux adolescents, on offre désormais des tablettes tactiles, sans se préoccuper de leur impact en termes de santé publique ou encore de préservation des données relatives à l'identité personnelle. Or, ces appareils ont cela de particulier que, derrière l'écran lumineux, et au moyen des touches du clavier, c'est tout un univers informatique qui est mobilisé et dont la maîtrise échappe au commun des mortels.  Or, la puissance des trusts industriels force de toutes parts les principes de précaution et de prudence et brouille volontairement les limites entre la sphère publique et la sphère privée.

 

Durant des siècles, les hommes ont dû subir l'alliance objective entre le pouvoir politique et le pouvoir théologique qui les enchaînait. L'esclavage se parait des oripeaux de l'ordre public et des traditions sacrées et immuables. Aujourd'hui, il s'agit de combattre l'alliance objective entre le pouvoir politique et la puissance économique. Désormais, l'esclavage épouse le visage enjôleur du progrès technique au service de la liberté. Or, que reste-t-il de la liberté des hommes lorsque les moyens de l'exercer leur sont insidieusement enlevés?

 

Bien sûr, il ne s'agit encore que de sociétés privées, et non pas d'Etats. Le passage de la surveillance commerciale à l'espionnage politique et policier est-il concevable? Mais peut-on ignorer le poids de l'industrie et de l'économie qui traverse les frontières et tend à abolir la souveraineté des Etats?

 

Le lanceur d'alerte est assurément le héros des temps modernes. Contre les intérêts financiers et économiques, contre la loyauté dont il est supposé faire preuve à l'égard des entreprises et des Etats, il choisit de se faire apatride et citoyen du monde. Et il lance à la face du monde ces questions très simples :

La technique contribue-t-elle davantage à notre liberté ou à notre aliénation?

Comment les citoyens peuvent-ils se mobiliser pour imposer un contrôle démocratique efficace sur le développement des technologies?

 

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