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Mine de rien, ce blog se propose de développer une approche philosophique sur diverses questions, en prenant appui sur la philosophie bien entendu, mais aussi sur le cinéma, la littérature, les chansons, les arts martiaux, la politique, la morale... Parce que la philosophie s'intéresse à tout ce qui fait de nous des êtres humains, elle ne s'interdit aucune porte d'entrée.

29 Dec

Gravity: Le silence éternel des espaces infinis.

Publié par Daniel Guillon-Legeay  - Catégories :  #CINEMA, #ART, #NATURE-CULTURE

Gravity: Le silence éternel des espaces infinis.

 

1. L'inquiétante ambiguïté du silence.

 

C’était ce matin. C’était il y a si longtemps déjà. Entretemps, la catastrophe s’est produite. Les catastrophes, c’est fou comme ça vous distend le temps à une vitesse folle: en une seconde, une heure devient une année!

Le docteur Stone entend encore Matt Kowalsky s’extasier devant le lever de soleil sur la Terre Mère. A la surface de la planète bleue là-bas, les rayons glissent et répandent partout leur vertu bienfaisante, réchauffant les hommes, les bêtes et le flanc des montagnes. Et lorsqu’il lui avait demandé ce qu’elle préférait le plus dans ce canton de l’univers, elle avait cru pouvoir lui répondre le plus naturellement du monde: « Le silence. Je crois que je pourrais m’habituer à ce silence-là ». On peut supposer que sa réponse était sincère. Car, ici, au moins, à 600 kilomètres autour de la Terre, les choses se meuvent conformément à des lois immuables. Dans l’espace et le temps intersidéraux, les corps se déplacent dépourvus de conscience et de volonté. Et toujours dans un mutisme impeccable.

En revanche, sur la Terre, le silence est rarement vécu comme un phénomène neutre, plutôt comme un phénomène angoissant, soit comme l’indice d’une présence inquiétante, soit comme l'indice d’une absence désespérante. Par excès ou par défaut, il peut posséder de multiples tonalités et, la plupart du temps, il signifie quelque chose. Car il y a silence et silence. Quoi de commun en effet entre le silence qui trahit la présence de l’ennemi et qui précède l’attaque, le silence d’une fleur qui s’ouvre dans la rosée du matin, le silence d’un cœur qui a cessé de battre, le silence d’une chambre dans laquelle un enfant dort paisiblement, le silence qui règne sur les cimetières, le silence du téléphone qui ne sonne plus?

A six cents kilomètres de la Terre, le docteur Stone pouvait bien considérer le silence qui règne dans l’univers infini comme neutre et rassurant. Mais, depuis, la catastrophe est survenue. Et tout a changé. Son corps s’est trouvé brusquement projeté loin, très loin de la navette, vrillant sur lui-même sous la pression de forces cosmiques considérables.

 

2. Un absolu de silence et de solitude.

 

Le docteur Stone lance des appels de détresse à qui pourra les entendre, si toutefois il reste quelqu'un pour les entendre. La plupart des membres de l’équipage sont morts, Matt Kowalsky est injoignable et peut-être mort lui aussi, et la communication avec la station spatiale de Houston est rompue. Silence radio complet.

 

Durant des instants interminables, le docteur Stone se trouve confronté à un absolu de silence et de solitude. C’est à cet instant qu’elle comprend que le silence qui règne dans l’espace infini n’a rien d’aimable. En vérité, il est absolument terrifiant. Dans son esprit, des réminiscences de ses études universitaires refont surface : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Le cri d’effroi de Pascal, découvrant le nouveau visage de l’univers à travers la lunette astronomique de Galilée, résonne dans son cerveau avec une redoutable acuité. En scientifique rationaliste, elle n’a jamais cru que l’univers était peuplé de dieux, d’anges et d’autres créatures immatérielles veillant sur la destinée des hommes. Mais jamais encore elle n’avait vécu un tel état de dénuement. Son cadavre congelé va-t-il errer pour l’éternité dans l’espace infini, à jamais prisonnier d’« une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part… »? Difficile d’imaginer qu’un Dieu bienveillant ait pu engendrer cette immensité de vide et de matière froide qu’on appelle l’univers… Car les choses dans l’espace infini se déplacent à des vitesses vertigineuses, mais sans éprouver le moindre vertige. Elles s’entrechoquent et se télescopent avec une violence inouïe, mais sans intention de détruire.

 

A l’intérieur de son casque, sur la paroi de verre, la buée brouille la vue au docteur Stone. Son souffle est court et saccadé, et sa consommation en oxygène anormalement élevée. Elle voit sa fin approcher. Alors, « à l’aveugle », le docteur Ryan Stone lance un appel de détresse. « Oh répondez-moi ! Quelqu’un, grands dieux, n’importe qui, mais quelqu’un, grands dieux ! ». Elle est à deux doigts de sombrer dans la déréliction lorsque soudain, elle perçoit dans le micro d’abord quelques grésillements, et puis de manière distincte -elle en est certaine-… une voix humaine. Non, assurément, elle sait qu’il ne s’agit pas d’une hallucination, de l’un des effets bien connus qu’un manque d’oxygène peut provoquer sur le cerveau. Non, elle en est certaine maintenant, il s’agit bien d’une voix humaine. Cette voix est sans doute moins sublime que la musique des sphères, moins envoûtante que le chant des sirènes, moins irénique que le chant des anges, mais tellement plus réelle - et ô combien plus rassurante!

 

A travers la paroi de son casque sur laquelle se réverbère la lumière du soleil, elle l'aperçoit: tel un spectre surgi du néant, le commandant Matt Kowalsky se dirige vers elle à grande vitesse, des rétrofusées accrochées dans le dos en guise d’ailes.

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